« Et, comme d’habitude, il était impossible de déterminer si l’avortement était interdit parce que c’était mal, ou si c’était mal parce que c’était interdit. On jugeait par rapport à la loi, on ne jugeait pas la loi » (Annie Ernaux, L’Événement, page 47)

Introduction

L’Événement est un roman autobiographique écrit par Annie Ernaux sur le thème de l’avortement. Paru en 2000, cet ouvrage retrace le combat d’une jeune étudiante de 23 ans pour avorter, quatre ans avant la légalisation de la pilule contraceptive et douze ans avant la loi Veil du 17 janvier 1975. Lors d’une simple visite médicale pour un dépistage à l’hôpital parisien Lariboisière, la narratrice est transportée en janvier 1964, au moment traumatisant de son avortement clandestin. Bien que le souvenir de cet événement soit lointain, son impact reste indélébile. Perdue, la jeune femme dissimule sa grossesse à ses proches pendant deux mois, cherchant désespérément une solution. À Paris, elle trouve enfin une infirmière clandestine qui lui fournit l’instrument nécessaire. Puis à Rouen, dans sa chambre d’étudiante, elle se retrouve avec le fœtus entre les jambes, une scène déchirante qu’elle décrit comme un sacrifice. Ce récit autobiographique, à la fois terrifiant et émouvant, est exposé avec la brutalité des faits. L’Événement met en lumière une société enlisée dans ses principes, ses tabous et son mépris de classe.

Un événement personnel

« Je veux m’immerger à nouveau dans cette période de ma vie, savoir ce qui a été trouvé là. Cette exploration s’inscrira dans la trame d’un récit, seul capable de rendre un événement qui n’a été que du temps au-dedans et au-dehors de moi. Un agenda et un journal intime tenus pendant ces mois m’apporteront les repères et les preuves nécessaires à l’établissement des faits. Je m’efforcerai par-dessus tout de descendre dans chaque image, jusqu’à ce que j’aie la sensation physique de la « rejoindre », et que quelques mots surgissent, dont je puisse dire, « c’est ça ». D’entendre à nouveau chacune de ces phrases, indélébiles en moi, dont le sens devait être alors si intenable, ou à l’inverse si consolant, que les penser aujourd’hui me submerge de dégoût ou de douceur » (Annie Ernaux, L’Événement, pages 26-27).

L’Événement est un roman autobiographique racontant l’histoire d’Annie Ernaux, celle du courage d’une femme libre. On suit pas à pas la traversée d’une jeune femme qui cherche à se faire avorter. On est à ses côtés ; on sent sa souffrance, ses tourments. C’est une héroïne comme toutes les héroïnes de ce temps passé, captive de la domination masculine, fuie de tou.te.s, méprisée par la société, perçue comme un simple objet de curiosité. Ce roman raconte finalement l’histoire de millions de femmes à travers le monde. Alors qu’il a été rédigé en 1999, racontant des faits remontant aux années 1960, l’avortement clandestin est aujourd’hui encore un phénomène ignoré, banalisé, mis de côté dans beaucoup d’endroits du monde. 

Un événement tabou

« Ni lui ni moi n’avions prononcé le mot avortement une seule fois. C’était une chose qui n’avait pas sa place dans le langage. » (Annie Ernaux, L’Événement, page 60)

L’avortement est souvent considéré comme un sujet tabou en raison de diverses influences culturelles, religieuses, politiques et sociales. Les croyances religieuses jouent un rôle majeur, dans la mesure où de nombreuses religions condamnent l’avortement comme immoral. Sur le plan culturel, les normes sociales strictes entourant la sexualité des femmes, la maternité et la famille stigmatisent l’avortement. Celui-ci soulève également des questions politiques sur le contrôle de la reproduction et les droits des femmes. Enfin, l’avortement étant vécu différemment par chaque femme, les expériences personnelles et émotionnelles rendent le sujet plus délicat : la plupart du temps, c’est un choix difficile, voire même, un traumatisme. Cette complexité émotionnelle, culturelle et politique alimente les tabous qui entourent l’avortement et rendent les discussions à son sujet sensibles et conflictuelles.

L’écriture crue, minimaliste et factuelle d’Annie Ernaux convient parfaitement au récit, dont les faits paraissent d’autant plus brutaux. Annie Ernaux semble à la fois être le personnage principal et l’autrice qui commente l’histoire. Cette double perspective permet aux lecteur.rice.s d’être pleinement plongé.e.s dans les tourments de la narratrice. La solitude de cette dernière, qui est particulièrement mise en avant, est révélatrice du traitement de la société à l’égard des femmes souhaitant avorter. Cette solitude est d’autant plus marquante dans le roman que la jeune femme est pourtant en apparence entourée d’amis et d’un petit ami. En réalité, son entourage, à défaut de comprendre sa démarche, se borne à la juger. Certains, à l’image de l’homme ayant provoqué sa grossesse, sont même indifférents à sa situation.

Alors qu’elle pensait pouvoir trouver de l’aide autour d’elle, la narratrice est rapidement rattrapée par la réalité : elle se retrouve complètement seule face au dédain de son entourage et au mépris des médecins. Certains d’entre elleux semblent craindre de perdre leur métier. Même un homme militant pour le droit à la contraception n’est pas particulièrement touché par la situation de l’étudiante.

Un événement dangereux

« Le temps a cessé d’être une suite insensible de jours, à remplir de cours et d’exposés, de stations dans les cafés et à la bibliothèque, menant aux examens et aux vacances d’été, à l’avenir. Il est devenu une chose informe qui avançait à l’intérieur de moi et qu’il fallait détruire à tout prix. » (Annie Ernaux, L’Événement, page 30)

L’avortement clandestin présente des dangers considérables pour la santé et le bien-être des femmes. Pratiqué dans des conditions non médicalisées et souvent par des individu.e.s non qualifié.e.s, il expose les femmes à un risque accru de complications graves telles que l’hémorragie, les infections et les perforations utérines. En l’absence de suivi médical adéquat, les personnes qui subissent un avortement clandestin peuvent ne pas recevoir les soins nécessaires pour traiter ces complications, ce qui peut entraîner des conséquences graves, si ce n’est mortelles. De plus, le manque de conseils pré et post-avortement ainsi que les risques juridiques associés dans les pays où l’avortement est illégal peuvent entraîner un accès limité aux informations et aux soins médicaux appropriés. 

Les difficultés subies par la narratrice au cours du récit invitent à rappeler que l’interdiction légale de l’avortement n’a jamais empêché les femmes d’y recourir de façon clandestine. Ni les juges de la Cour suprême qui ont déclaré que la Constitution américaine ne garantissait pas le droit à l’avortement, ni les pays qui n’autorisent l’avortement qu’en cas de danger pour la mère ou de viol, n’empêcheront les femmes d’avorter, et ce quoi qu’il leur en coûte. Pour cette raison, la garantie d’un droit universel à l’avortement1 est plus que jamais nécessaire.

Annie Ernaux

Annie Ernaux est une autrice française née le 1er septembre 1940 à Lillebonne, en Normandie. Ayant grandi dans une famille de commerçant.e.s à Yvetot, une ville de province, elle a étudié à l’Université de Rouen, où elle a obtenu une licence en lettres modernes.

Sa carrière de romancière débute dans les années 1970, marquée par une exploration littéraire de sa propre vie et de ses expériences personnelles. Elle s’inspire souvent de ses souvenirs et de ses réflexions sur la société pour créer des œuvres qui interrogent la mémoire collective et individuelle, ainsi que les structures sociales.

Aux côtés de L’Évènement (2000), on trouve parmi ses œuvres les plus célèbres La Place (1983), dans lequel elle retrace l’histoire de son père ouvrier, et Une femme (1987), qui explore sa propre expérience en tant que femme dans la société. Son style d’écriture est caractérisé par une prose précise et dépouillée, où chaque mot est choisi avec soin pour exprimer des sentiments profonds et des observations percutantes.

Tout au long de sa carrière, Annie Ernaux a reçu de nombreux prix et distinctions pour son travail, notamment le prix Nobel de littérature de l’année 2022. Elle a également été élue à l’Académie Goncourt en 1989. Son engagement dans l’écriture autobiographique et ses contributions à la littérature contemporaine française ont fait d’elle une figure incontournable de la scène littéraire.

Pour en savoir plus…

Le roman L’Événement d’Annie Ernaux fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2021. Le film L’Événement a été réalisé par Audrey Diwan.

L’Événement, Annie Ernaux, 2000, Paris, Éditions Gallimard.

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