« La littérature se place au-dessus de tout jugement moral, mais il nous appartient en tant qu’éditeurs de rappeler que la sexualité d’un adulte avec une personne n’ayant pas atteint la majorité sexuelle est un acte répréhensible puni par la loi. »

Par ces mots, Vanessa Springora clôt remarquablement son roman autobiographique qui bouleversera, en 2020, le monde littéraire et plus largement la société française.

Le Consentement est un livre qui pourrait se lire en deux heures, happé.e.s par le récit saisissant qu’il révèle, mais qui impose en réalité des pauses nécessaires pour assimiler l’intensité des mots et du témoignage qu’ils portent. Intense tant il est bien écrit, il raconte l’emprise qu’a subie Vanessa Springora, écrivaine, éditrice, et réalisatrice alors jeune fille de 14 ans, imposée par Gabriel Matzneff, écrivain reconnu de 50 ans.

Plus de 30 ans après les faits, Vanessa Springora prend la plume pour écrire. Écrire la souffrance, la honte, l’attention. Décrire les faits, la vie, les lettres de Matzneff et son corps de père et d’amant en même temps, l’étrangeté de cette relation qu’après la lecture du livre nul ne peut qualifier de réellement consentie, le choix de sa mère de ne pas s’en mêler, l’irresponsabilité des adultes qui étaient censés la protéger, elle, enfant.

C’est une œuvre exutoire, un « livre médicament ». Un livre émotion pour l’écrivaine, mais qui apprend également des choses à ses lecteur.ice.s, dont l’histoire y trouve parfois un écho. Sur la loi, sur celles et ceux qui ont défendu Matzneff et signé une pétition pro-pédophilie ambitionnant de dépénaliser les relations entre adulte et enfant qu’il avait écrite en 1977, de Simone de Beauvoir à Bernard Kouchner en passant par Louis Aragon.1 Sur cette sphère littéraire, ce monde qui protège jusqu’à celles et ceux qui ont agressé autrui, confondant la libération des mœurs et ce qui reste, à juste titre, un crime. Ce livre fait aussi réfléchir sur la distinction, dans ce cas impossible, entre l’homme et l’artiste, les expériences malsaines de Matzneff à la ville alimentant son œuvre à la scène.

La dimension autobiographique de l’œuvre la rend intime, mais dans le bon sens du terme. Sans tomber dans le mélodrame, Springora expose avec des mots affûtés la terrible situation : celle de la chasse d’un prédateur sur sa proie, car c’est cela : une poursuite d’un « ogre », comme elle le qualifiera, sur une enfant, une emprise psychologique d’un homme adulte sur le cerveau et les émotions d’une élève de collège. Dans tout son livre, elle ne citera pas son nom, mentionnant simplement par G.M celui dont la pédophilie a servi de base pour une grande partie de son œuvre et qui aura, grâce ou en dépit de cela, connu un vaste succès littéraire.

Par ses mots, Springora guérit celles et ceux qui se reconnaîtront également dans son vécu. Celles et ceux qui, encore à la lecture de son texte, ressentiront une culpabilité. « Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ? Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. ». Par ces quelques phrases, elle détache toute responsabilité des victimes, en rappelant que la faute revient entièrement à celui, adulte, qui l’a manipulée, enfant, pendant plusieurs années.

Cette relation a été enfermante pendant qu’elle durait, mais d’autant plus après, lorsqu’il a fallu supporter de le voir briller, lui, son bourreau, sur les plateaux de télévision ou dans les librairies, alors qu’elle n’était pas écoutée, devant vivre avec le poids de ces années adolescentes douloureuses, ayant vécu trop tôt une jeunesse qui lui sera volée par un homme dont elle allait involontairement participer au succès – car, en effet, la relation d’emprise de Matzneff sur Springora a été un sujet d’inspiration pour des œuvres de l’écrivain.

Condamnée à voir ses mots et son image exposés au profit de Matzneff, désespérée de sortir de ce cercle, Springora trouvera finalement une réponse : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ».

Un livre brillant, qui plus est, à lire et faire lire de toute urgence.

References
1 Bernard, M.-V., & Galopin, A. (2020, janvier 5). Affaire Matzneff : quand une poignée d’intellectuels défendait la pédophilie “au nom de la liberté absolue”. Franceinfo. https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/affaire-gabriel-matzneff/affaire-matzneff-quand-des-intellectuels-defendaient-la-pedophilie-au-nom-de-la-liberte-absolue_3768307.html

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