IntroductionÂ
La mini-série Adolescence, sortie en mars 2025 sur Netflix et réalisée par Phillip Barantini, suit l’histoire de la famille Miller, une famille ordinaire vivant à Sheffield, au nord de l’Angleterre. La vie de cette famille bascule soudainement lorsque Jamie, 13 ans, est arrêté par la police pour le meurtre de Katie, une camarade de classe. À travers les quatre épisodes, la série explore le quotidien bouleversé de ses proches, tout en mettant en lumière le travail des inspecteur.rice.s en charge de l’enquête et de la psychologue chargée du dossier.
La mini-série aborde plusieurs problématiques sociales telles que la propagation des idées misogynes en ligne, le harcèlement, la sexualité des adolescent.e.s et l’impact des réseaux sociaux sur la vie des jeunes. Elle incarne un cri d’alarme face à un phénomène inquiétant et croissant : l’endoctrinement des jeunes par des idéologies masculinistes extrémistes. Inspirée de faits réels, la série se base notamment sur les meurtres tragiques d’Ava White, 12 ans, et d’Elianne Andam, 15 ans, tuées par des masculinistes incel. À travers une narration crue et réaliste, Adolescence plonge les spectateur.rice.s dans l’univers des jeunes garçons influencés par la culture incel et la rhétorique misogyne qui se propage sur les réseaux sociaux.
La série a déjà marqué les esprits, à tel point que le Premier ministre britannique a annoncé qu’elle allait être diffusée dans les écoles britanniques, ce qui témoigne de son importance dans le contexte actuel. Au-delà de la simple dénonciation de la violence, Adolescence ouvre une réflexion sur les dérives masculinistes et leur impact sur la société, tout en soulevant des enjeux cruciaux liés aux droits humains, notamment ceux des femmes et des jeunes.
Qu’est-ce que la culture incel ?Â
La culture incel fait référence à certaines communautés en ligne, où des individus –  majoritairement des hommes cisgenres et hétérosexuels – se définissent comme étant dans une situation de célibat involontaire (involuntary celibacy), c’est-à -dire incapables de trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle. Ce phénomène ne se limite pas à une simple expression de solitude : il s’accompagne très souvent d’un discours misogyne, dans lequel les femmes sont perçues comme responsables de ce rejet. La frustration amoureuse se transforme en une haine dirigée contre elles, nourrissant une idéologie sexiste et misogyne fondée sur le ressentiment, l’objectification et la déshumanisation des femmes.
Un cas emblématique est celui d’Elliot Rodger, un jeune homme de 22 ans qui, le 23 mai 2014, a tué six personnes et blessé quatorze autres à Isla Vista, en Californie, avant de se suicider. Avant son attaque, il a publié sur YouTube une vidéo intitulée « Elliot Rodger’s Retribution », ainsi qu’un manifeste de 141 pages dans lequel il expose sa haine des femmes, les accusant de l’avoir ignoré sexuellement et sentimentalement. Il y revendique son appartenance au mouvement des incels, se présentant comme victime d’un système dans lequel les femmes choisissent toujours les « hommes dominants » au détriment des « gentils garçons » comme lui. Son acte a profondément marqué l’opinion publique et mis en lumière le potentiel radical et violent de l’idéologie incel.
Depuis cet événement, le nom d’Elliot Rodger est régulièrement invoqué dans ces cercles comme une figure de martyre, certains incels le glorifiant ouvertement. Cela illustre à quel point ce mouvement ne se limite pas à un espace de plaintes individuelles, mais constitue une sous-culture misogyne structurée, avec ses codes, ses références et ses « héros » violents. À travers le personnage de Jamie Miller, Adolescence offre une représentation saisissante de la façon dont la culture incel peut facilement influencer les jeunes garçons.
Jamie Miller
Au centre de l’intrigue, on retrouve Jamie Miller, un adolescent perdu dans une société qui ne lui apprend pas à gérer ses émotions, mais à les réprimer, à les transformer en colère. Les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans son parcours, l’immergeant dans des contenus misogynes qui nourrissent sa haine envers les femmes et exacerbent ses frustrations. Des personnalités comme Andrew Tate, prônant une vision déformée et violente de la masculinité, sont omniprésentes dans son quotidien numérique.
Tous les stéréotypes sexistes intériorisés par Jamie sur Internet sont mis en avant lors de sa discussion avec la psychologue chargée de son dossier : il semble préférer son père à sa mère, il refuse l’autorité de la psychologue, car c’est une femme. Jamie voit les femmes comme des vecteurs de validation personnelle, ce que l’on peut notamment constater lorsqu’il demande à la psychologue si elle l’apprécie, et ce, malgré son comportement agressif et irrespectueux tout au long de leur entretien. Dans son ensemble, cette scène illustre l’un des points essentiels de la série : la manière dont la société inculque aux garçons une image de la virilité fondée sur le rejet de la vulnérabilité et la domination des femmes.
L’un des enjeux majeurs que la série aborde est la manière dont la société impose des stéréotypes de genre. Le stéréotype selon lequel les jeunes garçons doivent être forts, silencieux et intouchables émotionnellement constitue un terreau fertile pour la misogynie et les violences sexistes. Jamie est un produit de son époque : un jeune homme qui a été nourri de stéréotypes, mais aussi d’une culture qui glorifie la violence et la misogynie.
Dans un contexte où les jeunes sont constamment connectés, la série met en lumière la façon dont des idées misogynes toxiques peuvent très vite s’imposer comme des vérités. Adolescence nous rappelle que la surconsommation de contenus haineux peut conduire à commettre des actes irréparables.
Eddie et Manda Miller
Eddie, le père de famille, est un plombier au caractère parfois réservé. La série dévoile sa lutte intérieure : il se demande s’il aurait pu faire quelque chose pour empêcher cette issue tragique. À travers ses réflexions, Adolescence soulève la question de la responsabilité des parents dans la formation des valeurs et des croyances de leurs enfants. Eddie culpabilise de ne pas avoir remarqué les signes de radicalisation chez son fils, se remettant en question et se demandant si sa propre éducation, son approche de la parentalité, aurait pu éviter cette situation.
Manda, la mère, est également dévastée par la situation, mais elle réagit différemment. Elle incarne une forme d’impuissance face à l’isolement grandissant de Jamie. Elle constate avec inquiétude que son fils se ferme de plus en plus à elle. La série met en lumière la déconnexion croissante entre Jamie et sa mère, qui, bien que présente physiquement, est absente émotionnellement dans la vie de son fils. Cette absence d’une réelle communication entre eux est un facteur clé de la radicalisation de Jamie, et la série l’explore avec subtilité.
Le rôle d’Eddie et Manda est fondamental car ils illustrent le dilemme des parents dans un monde où la jeunesse est de plus en plus influencée par des idéologies extérieures, souvent invisibles, comme celles véhiculées par la culture incel sur les réseaux sociaux. Leurs personnages permettent de questionner la responsabilité collective face à des comportements extrêmes chez les jeunes, et la difficulté de repérer les signes avant-coureurs de la radicalisation.
Ainsi, la série déconstruit l’idée que seule une famille profondément dysfonctionnelle peut donner naissance à de telles situations. Elle soulève alors une question profonde : à quel point notre moralité est-elle influencée par notre environnement, et à quel point est-elle une construction personnelle ?Â
Luke Bascombe
Luke Bascombe, le père d’un des camarades de Jamie, est l’inspecteur chargé de l’enquête sur le meurtre de Katie. Il est informé des codes et des idéologies des incels grâce à son fils Adam. Ce dernier les connaît à travers ses camarades, qui utilisent certains emojis pour y faire référence. Les jeunes, par les réseaux sociaux, prennent part à des discussions sur le concept de la pilule rouge, une idéologie masculiniste qui affirme que les hommes vivent dans une société misandre dominée par les femmes. Est également mentionnée dans la série la règle « 80/20 », selon laquelle les 20 % des hommes les plus attirants auraient monopolisé 80 % des femmes.Â
Dans la série, Luke est présenté comme un homme pragmatique, mais également profondément humain, déstabilisé par la violence injustifiée dont il est témoin. L’émergence de la radicalisation numérique et des idéologies masculinistes extrémistes chez les jeunes le perturbe, car il ne comprend pas ce phénomène. Cette prise de conscience crée un choc générationnel : Luke réalise à quel point il ignore les nouvelles formes de violence idéologique qui circulent sur les réseaux sociaux. Son enquête devient aussi une introspection, une confrontation à l’impuissance des institutions face à un phénomène nouveau, viral, et insidieux.
Le rôle de Luke interroge sur l’impact de la société moderne et de la culture numérique sur les jeunes, mais aussi sur la manière dont les institutions, comme la police et l’éducation, doivent réagir face à ce phénomène. À travers ce personnage, Adolescence nous invite à réfléchir sur l’ampleur du défi que représente la propagation de ces idées : un défi qui touche non seulement les jeunes, mais aussi les adultes, qui demeurent pour la plupart incapables de comprendre le phénomène ou de l’endiguer.
Une série diffusée dans les écoles : un choix audacieux et controversé
La décision du ministère britannique de l’Éducation de diffuser Adolescence dans les établissements scolaires a suscité des débats passionnés. En revanche, la ministre de l’Éducation nationale Elisabeth Borne a déclaré que ce ne serait pas le cas en France. D’un côté, Adolescence est saluée comme un acte fort de sensibilisation ; de l’autre, elle soulève des inquiétudes sur le contenu exposé aux élèves.
- Pourquoi être pour ?
L’un des arguments majeurs en faveur de cette diffusion est la capacité de la série à provoquer une prise de conscience, notamment chez les jeunes garçons. À travers des personnages crédibles et une intrigue accessible, Adolescence aborde des sujets sensibles — sexisme, isolement émotionnel, endoctrinement — sans être moralisatrice. Elle parle leur langue, évoque leurs usages numériques, et montre comment l’incitation à la haine peut se déguiser en « conseils de virilité ».
Dans un contexte où les figures masculinistes séduisent des adolescents de plus en plus jeunes, l’école devient un espace essentiel de prévention. En diffusant la série, les enseignants peuvent ouvrir un dialogue avec leurs élèves, briser le tabou autour de la culture incel et leur donner les clés pour développer un esprit critique. Cela permet aussi d’impliquer les filles, souvent premières victimes, dans une réflexion collective sur le respect, l’égalité et les émotions.
La série peut également servir de support pédagogique interdisciplinaire : en cours d’anglais, de citoyenneté (Personal, Social, Health and Economic education en Angleterre), de sociologie ou même d’histoire, elle offre des situations concrètes pour aborder des notions parfois abstraites comme les stéréotypes, les discours de haine ou les dynamiques de groupe en ligne.
Surtout, cette initiative pourrait encourager une coopération accrue entre les écoles et les familles. En partageant un même support éducatif, enseignants et parents peuvent dialoguer ensemble sur les compétences émotionnelles et sociales indispensables à la prévention de la violence : régulation des émotions, empathie, résolution non-violente des conflits… Autant de « soft skills » souvent négligées dans les programmes scolaires, mais pourtant essentiels à la construction d’une masculinité plus saine.
- Pourquoi être contre ?
Certains enseignants, parents ou spécialistes de l’enfance ont exprimé des réserves. L’objection principale tient à la violence psychologique et symbolique de certaines scènes. Même si la série ne montre pas explicitement le meurtre, elle traite de thèmes lourds — manipulation mentale, misogynie, justice pénale — qui peuvent choquer ou angoisser les plus jeunes. Un visionnage non accompagné pourrait renforcer les malaises plutôt que les apaiser.
On peut également craindre un phénomène de désensibilisation, surtout si le visionnage n’est pas accompagné d’un véritable travail d’analyse. À force d’exposer les jeunes à des contenus violents, même dans une visée éducative, on risque de banaliser les discours de haine ou de faire naître un sentiment de résignation.
De plus, le manque d’encadrement pédagogique est une inquiétude légitime. Tous les enseignants ne sont pas formés pour animer des discussions sur des sujets aussi complexes. En l’absence de ressources claires (extraits choisis, fiches thématiques, lignes directrices), certaines séances pourraient s’avérer contre-productives, générant des incompréhensions ou des tensions en classe.
Enfin, certains dénoncent une tendance à faire reposer sur les œuvres de fiction la responsabilité d’éduquer aux problématiques sociétales. Or, une série, aussi bien conçue soit-elle, ne peut pas à elle seule transformer des mentalités. Elle peut constituer un socle éducatif riche et propice, mais uniquement si elle s’inscrit dans une démarche pédagogique active. Le risque serait qu’un visionnage passif, sans accompagnement critique, mène à des mauvaises interprétations.
Conclusion – Pourquoi faut-il regarder Adolescence ?
Adolescence n’est pas simplement une série sur la violence des adolescent.e.s; il s’agit d’une Å“uvre profondément engagée qui alerte sur un phénomène social croissant. La série offre une critique acerbe de la manière dont les stéréotypes de genre et la misogynie véhiculés par les masculinistes alimentent des discours de haine contre les femmes, tout en mettant en lumière la menace que représente la radicalisation des jeunes sur les réseaux sociaux.Â
Adolescence constitue un appel à l’action, incitant les parents, les enseignants et les institutions à se mobiliser pour protéger les jeunes de ces influences dévastatrices. La série alerte sur l’urgence de comprendre la misogynie comme un phénomène social, psychologique et culturel, souvent alimenté par des environnements numériques toxiques. Forte d’un réalisme poignant, elle est parlante parce qu’elle illustre non pas une violence extrême, fictive, mais bien une violence quotidienne qui a déjà conduit à de nombreux féminicides. À travers Adolescence, Phillip Barantini nous tend un miroir. Il nous montre une jeunesse radicalisée cherchant ses repères, une société en retard sur les évolutions numériques et leurs dangers, et des institutions en quête de solutions. Mais surtout, il nous rappelle que l’inaction a un prix.




