La transidentité dans le monde rural

Southern Comfort est un film-documentaire de Kate Davis sorti en 2001. Il suit la vie de Robert Eads, un exploitant agricole quinquagénaire vivant à Toccoa, une petite communauté rurale du nord de l’État de Géorgie, traditionnellement plutôt conservatrice. Diagnostiqué comme souffrant d’un cancer des ovaires en 1996, il cherche de l’aide auprès de dizaines de médecins, mais tou.te.s refusent d’opérer une personne transgenre, par peur que cela affecte la réputation de leur clinique. Ces refus successifs vont le condamner. Le film-documentaire retrace les derniers mois de la vie de Robert, et témoigne de ce qu’est la réalité remplie d’injustices des personnes transgenres dans le monde rural.

Le film tire son nom du salon « Southern Comfort Conference » qui se tient tous les ans à Atlanta en Géorgie. Il s’agit de l’un des événements les plus importants pour la communauté transgenre de la côte Est des États-Unis d’Amérique. Il rassemble entre autres des célébrités, des médecins et des thérapeutes, qui animent des conférences et participent à des débats. Ce salon est le fil conducteur du film, car l’un des derniers buts de la vie de Robert était de vivre assez longtemps pour pouvoir assister à son édition de 1998. La réalisatrice suit Robert et ses proches durant les quatre dernières saisons de sa vie, avec le salon comme dernier acte, au cours duquel Robert prononce un discours devant un public de 500 personnes, et organise un bal pour sa femme et ses ami.e.s.

Photo extraite du film Southern Comfort de Kate Davis (2001). Robert fumant sa pipe avec Lola, sa femme, à ses côtés. Scène emblématique.

Vivre avec le cancer

Le sort de Robert est d’autant plus tragique qu’il aurait pu être évité. Pendant sa transition, Robert souhaitait bénéficier d’une hystérectomie, une ablation de l’utérus, mais ses médecins n’ont pas jugé cela nécessaire, lui affirmant qu’il n’y avait aucun risque de cancer puisqu’il avait déjà passé la ménopause.

Le système médical américain est l’un des thèmes dominant du film, qui met en exergue les inégalités dont sont victimes les personnes transgenres par rapport aux personnes cisgenres. Comme Robert, beaucoup de personnes transgenres font face à des refus de soins, des prix défavorables, et parfois même des fautes professionnelles. Iels sont à la merci totale d’un système qui les considère souvent comme des patient.e.s de seconde zone. 

L’invisibilisation des personnes transgenres est une autre thématique majeure traitée dans le documentaire. C’est un phénomène à la fois médical et social. Les personnes transgenres sont en effet parfois contraintes de renier leur identité de genre et de faire semblant d’être cisgenres pour pouvoir accéder à un traitement médical. Robert nous parle de l’époque, avant sa transition, où il était enceint de ses deux fils et marié à un homme cisgenre. Il était d’un côté ravi d’avoir des enfants puisqu’il avait toujours voulu devenir parent, mais de l’autre, la situation lui donnait l’impression que son corps le trahissait. Aujourd’hui, même si des progrès ont été faits dans l’assistance médicale des personnes transgenres, le domaine reste naissant.

Photo extraite du film Southern Comfort de Kate Davis (2001). « C’est une sorte de blague cruelle. La dernière partie de moi qui est vraiment féminine est en train de me tuer. »

Famille de cœur et famille biologique

Lorsque Robert apprend que son cancer est incurable et que ses jours sont comptés, il décide de dédier le temps qu’il lui reste à celleux qui lui sont cher.ère.s. Il reprend alors contact avec Lola, une femme transgenre qu’il avait rencontrée quelques années auparavant. La peur de se quitter sans jamais avoir pu concrétiser leur relation donne naissance à leur couple, que l’on suit tout au long du documentaire. Robert nous présente également ses deux familles : sa famille biologique et sa famille de cœur. La réalisatrice nous fait ainsi entrer dans les foyers des ami.e.s de Robert, tous des couples bien différents les uns des autres. Son ami Cass par exemple est un homme transgenre, marié à une femme cisgenre hétérosexuelle, Stephanie, elle-même mariée 6 fois auparavant, uniquement avec des hommes cisgenres. Stéphanie raconte au public son chemin pour briser les préjugés qu’elle avait avant de rencontrer Cass, et sa vision de l’amour. Maxwell, le meilleur ami de Robert, qu’il voit presque comme un père depuis que ce dernier l’a pris sous son aile pour l’accompagner dans sa transition, est, lui aussi, en couple avec une femme transgenre. Leur couple est différent de celui de Robert, plus libre, et peut-être plus puéril aussi. Iels parlent de leur rencontre, de leurs visions du genre opposé, avant, et après leur transition, mais également de leur sexualité qu’iels considèrent comme unique. Tous ces couples habitent à Toccoa et se sont rencontrés après avoir été marginalisés par la société.

Photo extraite du film Southern Comfort de Kate Davis (2001). « Le sentiment qui règne à Toccoa selon moi, c’est l’amour. C’est l’unique critère de la communauté trans. C’est la coming-out party. »

Les scènes chez les ami.e.s de Robert sont entrecoupées de visites de sa famille biologique. Il entretient encore de bonnes relations avec son fils, à qui il entend léguer sa ferme après son décès. Ce dernier a toujours du mal à comprendre totalement la personne qui a été sa mère. Il a encore des difficultés à utiliser le masculin pour parler de lui, mais on comprend très vite qu’il aime sincèrement Robert, comme un enfant aime son parent, et qu’il est profondément bouleversé par son cancer. Il confesse que son entourage lui a conseillé plusieurs fois de renier son père, de prétendre que sa mère était décédée, plutôt que d’accepter la réalité, mais il a toujours refusé cette option, disant qu’être fidèle à soi-même est la plus importante des choses que sa mère lui ait enseignée. Les parents de Robert, avec lesquel.le.s ce dernier a longtemps été en froid, ressassent encore les espoirs qu’iels avaient pour leur fille, leur rêve qu’elle épouse un homme puissant. Iels regrettent sa transition, mais sont forcé.e.s d’accepter tant bien que mal la réalité. Le petit-fils de Robert, âgé de 3 ans, est le seul à réellement le voir comme un homme, et uniquement comme un homme. Pour lui, il s’agit de son grand-père et rien d’autre.

Photo extraite du film Southern Comfort de Kate Davis (2001). « On perd beaucoup de choses : des emplois, des ami.e.s… mais le plus dur reste la famille. »

Le message

Les histoires racontées dans ce documentaire témoignent du fait que l’identité de genre n’est jamais un moule immuable, mais qu’elle existe sur un spectre. La transition est un voyage pendant lequel chacun.e. emprunte un itinéraire différent. Toutes les personnes interrogées dans Southern Comfort sont dans des phases de transition différentes. Certaines vivent dans l’attente interminable d’une opération chirurgicale, d’autres sont en transition émotionnelle face à la souffrance d’un.e proche, d’autres encore sont en quête d’acceptation et doivent réévaluer leurs relations affectives. Toutes ont connu des bouleversements dans leur vie et nous sommes témoins, tout au long du film, de l’impact de ces changements sur leur état émotionnel.

Dès le début du documentaire, on est pris d’affection pour Robert, il est l’incarnation du grand-père aimant et paisible auquel on peut se confier, tout en étant tolérant et compréhensif. Le chagrin ressenti à la fin du documentaire en est des plus réels, aussi réel que le combat que cet homme a mené tout au long de sa vie pour devenir celui qu’il a toujours été, son combat pour s’accepter et pour que ses proches l’acceptent. Le.la spectateur.rice est témoin impuissant.e de la perte progressive des capacités physiques et mentales de Robert, victime d’un système de santé qui l’a laissé pour compte.

Que Robert en ait été conscient durant le tournage du documentaire ou non, il a laissé un message extrêmement précieux aux générations de personnes trans qui lui ont succédé. Lui, ses ami.e.s, et tou.te.s les participant.e.s du salon Southern Comfort sont des pionnier.ère.s de la transidentité moderne en occident. Tout l’intérêt de ce documentaire repose dans le caractère profondément réel des personnes filmées. Il ne s’agit ni de caricatures, ni de personnages, mais de vraies personnes, face à leur vie et leurs problèmes, auxquelles il est facile de s’identifier, et grâce auxquelles on ne peut que grandir et apprendre.

Nous vous recommandons de regarder ce documentaire, quelle que soit votre identité de genre. Il est évidemment très pertinent pour se forger une éducation sur la transidentité, mais il traite aussi de problématiques liées à l’amour, à la vie de couple, à la famille et à la médecine avec une approche rare et enrichissante. Le nombre d’œuvres se concentrant sur la stigmatisation des personnes transgenres à la recherche d’un suivi médical est en effet terriblement bas, alors que la question est toujours d’actualité aujourd’hui, 20 ans après la sortie du documentaire.

Photo extraite du film Southern Comfort de Kate Davis (2001). « C’est tellement étrange d’être coincé à ce sujet. La nature se délecte de la diversité, alors pourquoi pas l’être humain ? »

RÉFÉRENCES

TORNEO, E. (2001) . Interview with Kate Davis : Producer of Sundance Film Festival Award Winning Movie Southern Comfort. Polare magazine. [online] Feb. Available at: https://web.archive.org/web/20130927132632/http://www.gendercentre.org.au/resources/polare-archive/archived-articles/interview-with-kate-davis.htm [Accessed 18 Mar. 2022].

VENERUSO, T. (2001). Southern Comfort WINNER! Grand Jury Prize, Documentary Competition, Sundance Film Festival 2001. Next Wave Films.com. [online] Apr. Available at: https://nextwavefilms.com/southern/ [Accessed 18 Mar. 2022].

RAVISHANKAR, M (2013). The story about Robert Eads. Journal of Global Health.org. [online] 18 Jan. Available at: https://archive.ph/20130914005716/http://www.ghjournal.org/jgh-online/the-story-about-robert-eads/ [Accessed 18 Mar. 2022].

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