Le nom de Christiane Taubira ne peut être que familier, tant elle a bouleversé au cours de ses mandats le paysage politique français. Députée puis ministre, cette femme guyanaise a donné son nom à trois lois en France, qui représentent aujourd’hui des grandes victoires pour les droits humains. Elle est une personnalité de gauche qui a fait grandir la République, par la force de ses combats et la richesse de son parcours : voici son portrait. 

Christiane Taubira est originaire de Cayenne (Guyane française), et débute ses études dans les années 1970 à l’Université Panthéon ASSAS à Paris. Elle suit pendant cette période de nombreuses formations universitaires: diplômée en Science Économique, sociologie, ethnologie afro-Américaine, elle étudie aussi l’agroalimentaire. 

Elle restera toute sa vie profondément attachée aux affaires guyanaises, notamment lors des vingt années que constituent ses mandats de députée. Elle portera à la tribune les revendications sociales, politiques et identitaires de son peuple que lui inspirent ses premières activités de militantisme indépendantiste. Dans les années 1970, elle fonde l’association Caricoop (Confédération Antilles Guyane de la coopération agricole) et devient professeure de Sciences Politiques en 1978, menant en parallèle ses activités engagées. 

Ses premiers pas en politique 

Les premières années de sa vie politique sont assez virulentes et radicales. Dans les années 1970, elle devient une figure de proue du mouvement indépendantiste MOGUYDE, dont son mari Roland Delannon est un des fondateurs.  

En 1981, la Gauche Mitterrandienne arrive au pouvoir en France. Soucieuse de se rendre utile, elle décide de s’investir à nouveau en politique, mais cette fois avec plus de force, pour représenter au mieux la gauche au Conseil régional de Guyane. Elle fonde avec son mari le parti Walwari en 1993. Ce parti se veut socialiste et prône l’indépendantisme guyanais. Elle lui restera fidèle jusqu’en 2015.

Christiane Taubira, députée de la Guyane

La même année, Christiane Taubira fait son entrée à l’Assemblée nationale et laisse de côté l’étiquette socialiste pour un petit groupe baptisé République et Liberté. Elle rejoint finalement en 1997 le groupe socialiste pour son deuxième mandat de députée, au cours duquel elle est chargée par le premier ministre Lionel Jospin d’établir un rapport sur l’or en Guyane. Entre 1994 et 1999, Christiane Taubira est également députée européenne et figure sur la liste de Bernard Tapie dans le groupe Alliance Radicale Européenne (ARE).

En 2001, elle quitte cependant le groupe socialiste pour le groupe RCV (Radical, Citoyen Vert) soutenant le gouvernement de Lionel Jospin et dans lequel elle représente toujours le parti Walwari. Au cours de ce deuxième mandat, Christiane Taubira se révèle véritablement dans l’hémicycle : le 18 février 1999 elle prononce un discours mémorable qui sera le point de départ  d’une longue et périlleuse lutte pour la loi mémorielle de 2001. 

2001 et le combat pour une juste réparation de l’esclavage

Durant ce discours, Christiane Taubira se joint aux mouvements qui sévissent en France dans les années 1990 pour que soit reconnue l’histoire de l’esclavage perpétré par la France et ses voisins européens à partir du XVème siècle. Portée par son parti, 150 ans après la fin de l’esclavage, elle exige que la République prenne ses responsabilités. Débute alors un combat acharné pour que la France reconnaisse sa culpabilité dans la mise en place du crime monstrueux que constitue la traite négrière, qu’elle définit par ces mots :

«L’épouvante qui accompagna la déportation la plus massive et la plus longue de l’histoire des hommes qui sommeillèrent, un siècle et demi durant, sous la plus pesante chape de silence».

La loi 2001 est une victoire. L’Etat français reconnaît que « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes » constitue un crime contre l’humanité. (Article 1er)

La loi vient éclairer notre passé et préciser notre histoire collective : elle apporte des modifications aux programmes scolaires pour y inclure cette partie de l’histoire et propose une journée de commémoration le 10 mai, jour de son adoption. Cette loi devient un symbole.  

Christiane Taubira porte également l’idée d’une « réparation » pour ces quatre siècles de souffrances infligées via le Code noir, que rien ne pourrait réellement pardonner. Elle appuie donc l’importance de tout un travail de mise en valeur des cultures, par exemple pour faire vivre les langues créoles, les médecines utilisées par les esclaves ou encore le financement d’études archéologiques. 

La loi est longuement critiquée, et Christiane Taubira l’est aussi, sans relâche. L’historien René Rémond voit dans cette loi une réécriture de l’histoire, et elle subit des attaques racistes et sexistes d’une extrême violence. 

 « Je me suis trouvée sur un terrain extrêmement viril où l’on m’accueillit avec beaucoup d’étonnement. L’étonnement dit tout des préjugés qui nourrissent le regard. La deuxième surprise vient du fait que je suis noire et donc censée être sous-développée. »

En 2002, Christiane Taubira se présente comme candidate à l’élection présidentielle, sous l’étiquette du PRG (Parti Radical de Gauche) et devient rapidement lors de la campagne, la « candidate des minorités ». Elle n’obtient que 2,32% des voix au premier tour mais réalise plus de la moitié de ce score grâce aux électeurs guyanais (52,7% des suffrages exprimés). Son programme est largement basé sur l’égalité des chances mais on lui reproche, notamment les électeur.ice.s de Lionel Jospin, d’éparpiller les voix de gauche.

Elle est finalement portée par les Guyanais pour un troisième, puis un quatrième mandat de députée de la première circonscription de Guyane, toujours aux côtés du Walwari.

Christiane Taubira aura donc occupé ce poste de députée de 1993 à 2012. Au cours de ces années, elle a su parfois se désolidariser de sa famille politique ou des dynamiques partisanes pour poursuivre ses ambitions. Bien qu’elle ait pu nourrir, du fait de cette indiscipline, de nombreuses frustrations à l’Assemblée, ces vingt ans sont marqués par sa force de conviction, et la justesse de ses combats.

Entre 2012 et 2016, Ministre de la Justice/Garde des Sceaux 

En 2012, puisqu’elle cumule les mandats, elle abandonne son poste de député en Guyane lorsque François Hollande devient président de la République. Elle accepte alors le poste que lui propose Jean-Marc Ayrault et qui constitue la consécration de sa carrière politique, celui de ministre de la Justice. Cette position lui a permis de mener à bien un certain nombre de projets, notamment en 2014 avec le projet de réforme pénale pour l’individualisation des peines, et la suppression des tribunaux correctionnels pour mineur.e.s, ce qui était originellement prévu dans le programme de François Hollande.

Dès son arrivée au poste de ministre en 2012, elle mène à bien un combat contre le harcèlement sexuel et réclame une nouvelle législation. Elle dénonce notamment en mai 2012 « un vide juridique absolument insupportable » autour de cette question.

2013 et le combat pour le mariage de personnes de même sexe 

En 2013, Christiane Taubira porte le projet de loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe : c’est un tournant historique, une victoire ultime, selon ses mots, une « réforme de la civilisation ».

Il s’agissait d’une des promesses de campagne de François Hollande, et elle mènera le combat depuis la présentation de la loi au Conseil des ministres en 2012 jusqu’à sa promulgation. Jusqu’alors, la bataille politique pour reconnaître légalement les couples homosexuels n’avait abouti qu’à la possibilité du PACS sous le gouvernement Jospin en 1999. 

Le 29 janvier 2013, Christiane Taubira prononce un discours mémorable à l’Assemblée nationale, elle cite le poète Léon-Gontran Damas : « L’acte que nous allons accomplir est ‘beau comme une rose dont la Tour Eiffel assiégée à l’aube voit s’épanouir enfin les pétales. ». Elle s’adresse surtout aux députés de l’opposition et aux groupes politiques de droites dépositaires de plus de 5000 amendements au cours du débat qui suivit, et promet aussi l’adoption aux couples homosexuels.

« Le mariage pour les homosexuels n’enlève strictement rien aux hétérosexuels. Posons des mots sur des sentiments et des comportements (…). Oui, il reste hypocrite de faire semblant, de ne pas voir ces familles homoparentales, et ces milliers d’enfants qui sont exposés au regard social réprobateur… Vous nous parlez d’effets psychologiques sur les enfants, mais les effets psychologiques sont surtout le fait des discriminations, du rejet, du refus de la citoyenneté. »

La loi est promulguée le 17 mai 2013 et ouvre aux couples de deux femmes ou de deux hommes la possibilité de contracter un mariage civil, auparavant réservé aux couples hétérosexuels. 

Durant ce combat, elle subit les critiques acérées de l’UMP et du FN. Son engagement pour le droit des personnes LGBTQI+ lui confère le rôle d’ennemie jurée des branches catholiques et conservatrices de la société et en fait une cible idéale pour les médias conservateurs et misogynes. Elle ne recule jamais devant les coups, et sait les rendre souvent aux député.e.s de l’opposition.

Christiane Taubira portera également la loi du 15 août 2014 relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales. Cette loi modifie le mode d’incarcération et de sanctions pour les personnes condamnées en adaptant la peine à chaque délinquant.e, afin de mieux prévenir la récidive. La « contrainte pénale » est créée. Elle vise à proposer aux magistrats une alternative à l’incarcération. 

De 2016 à 2020 

Au début de l’année 2016, Christiane Taubira est contrainte de défendre une loi qu’elle n’approuve pas, celle de l’inscription de la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux dans la réforme constitutionnelle. Le 27 janvier 2016, elle remet sa démission au gouvernement. Le départ de Christiane Taubira est assez amer, puisque la plupart des questions concernant les conditions des prisonnier.e.s ou la surpopulation carcérale restent suspendues. Le jour de sa démission, elle tweete simplement :

 « Parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l’éthique et au droit. »

Christiane Taubira se révèle relativement discrète lors des élections présidentielles de 2017, elle apporte simplement son soutien à Benoît Hamon. Dès lors, elle poursuit ses activités associatives qui honorent ses engagements, notamment auprès de la Fondation des femmes et de l’association Urgence Homophobie. Elle se bat également pour que la France accueille dignement les migrant.e.s, dénonçant le manque d’une politique forte et solidaire à ce sujet.

En 2017, pour son ouvrage Nous habitons la Terre, elle est récompensée du Prix international des Droits de l’Homme de la Revue trimestrielle des Droits de l’Homme.

« Femme, noire, pauvre, quel fabuleux capital ! Tous les défis à relever. Une vie d’épuisement en promesse. Mais la vie est plus félonne qu’on ne pense. » 

Mes météores : combats politiques au long cours (2012)

Christiane Taubira est ce que l’on pourrait appeler un électron libre de la politique. Rigide en matière de droits humains, elle restera fidèle à ses ambitions humanistes au long de sa carrière en luttant pour faire voter des lois fortes, assumant toujours ses prises de positions controversées. Elle demeure une figure importante du socialisme en France, en ayant incarné ses idées tout au long de sa carrière. 

Elle est une femme libre et audacieuse, qui connait le racisme et le sexisme du monde politique pour l’avoir subi à chaque étape de sa vie. À travers sa personnalité clivante, elle incarne une forme d’intransigeance éthique qui suscite tant d’admiration mais cristallise tant de haine.

Ses nombreux ouvrages reflètent ses luttes et son ardente défense de la justice et des libertés, mêlant aussi son amour des lettres, son lyrisme et sa recherche du mot juste.

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