La non présence de l’inclusif dans cet article est volontaire, car l’inclusion des rappeuses n’aurait pas de sens ici et rendrait le propos moins pertinent.

Abstract

Le rap est essentiellement une musique masculine utilisée, dit-on, pour affirmer une domination sur les femmes. Il est le reflet d’une société capitaliste dominée par le patriarcat. En définitive, le combat est le même, tant dans le rap que dans le féminisme ; lutter contre une société patriarcale qui ne vise qu’à se reproduire. La lutte féministe visant à ne laisser personne dominer et ordonner quoi faire aux femmes s’applique également à l’écoute de musique sexiste. En réalité, l’accent mis sur le rap va au-delà de la question du féminisme, il porte sur des questions identitaires plus larges, à savoir la race, le genre et la classe socio-économique. 

Dans cet essai, je pose la question de la compatibilité du combat féministe et de l’écoute de rap misogyne. Pour aborder cette question, il faut tout d’abord expliquer la présence de paroles sexistes dans le rap pour comprendre à quel point le message délivré diffère des valeurs défendues par les féministes. Cela pose directement la question du contexte d’écriture qui permet de saisir ce qui a poussé le monde du rap à embrasser une image aussi dégradante des femmes.

« Bitches ain’t shit but hoes and tricks

Lick on these nuts and suck the dick

Get’s the fuck out after you’re done

And I hops in my ride to make a quick run. » (Dr. Dre, Bitches Ain’t Shit) 

Les paroles de Dr. Dre reflètent parfaitement la vision que l’imaginaire collectif s’est forgé du rap au fil des années. Dans l’inconscient collectif, le rap est une musique essentiellement masculine et racisée, que les rappeurs utilisent comme un relais de leur domination sur les femmes. Nous pouvons identifier deux moments dans l’histoire du rap qui contribuent à expliquer la présence d’un langage sexiste dans celui-ci. Il ne s’agit pas de légitimer son utilisation, mais de comprendre la signification d’un tel usage pour en déduire s’il est correct d’être féministe et d’écouter du rap sexiste.

À l’origine, le rap est un mouvement culturel et musical ancré dans la culture hip-hop qui a émergé dans les ghettos des États-Unis des années 1970. Pendant près de 20 ans, le rap est resté un genre musical propre à la communauté noire nord-américaine. C’était pour elle une façon de dénoncer son quotidien, la pauvreté, la drogue, les armes mais aussi les violences policières et la rue en général ainsi que de lutter contre un système dans lequel et par lequel elle était opprimée. Le rap est avant tout l’expression de sentiments, d’une réalité dissidente. Néanmoins, cette forme de dissidence politique comporte des dimensions qui révèlent des discours parfois problématiques. Parmi ces discours, le sexisme occupe une place centrale.

La typologie des formes de dissidence de Tommie Shelby1 nous permet de faire une distinction entre les formes « pures » de dissidence et les formes « impures »2. Les premières sont celles qui suivent les principes moraux des sociétés et qui sont inspirantes. Les secondes correspondent à ces formes de discours problématiques que l’on peut trouver dans le rap. Bien que constituant l’expression d’une forme d’oppression, le rap peut lui-même être une source, volontaire ou non, de domination et en particulier sur les femmes. Selon le sociologue Elijah Anderson, la misogynie dans le rap est le résultat de relations de genre biaisées dans les quartiers urbains où les hommes ressentent le besoin de dégrader les femmes afin d’améliorer leur propre statut social et leur estime de soi3.

Cet ordre élargi des genres a influencé le rap. En effet, la mesure selon laquelle le rap, et en particulier les rappeurs masculins, adoptent une posture dominante dans leurs paroles peut être liée à des opportunités sociétales plus larges permettant d’affirmer leur hégémonie masculine. La masculinité hégémonique a été définie comme un ensemble d’attitudes et de pratiques qui reproduisent la domination masculine hétérosexuelle sur les femmes. En ce qui concerne les hommes noirs pauvres et marginalisés qui se sont historiquement heurtés à des obstacles pour affirmer leur masculinité, la musique s’est imposée comme un moyen alternatif d’affirmation de celle-ci4. Cette masculinité implique l’acceptation d’attitudes qui objectivent les femmes et de pratiques qui les rabaissent pour gagner en légitimité. Néanmoins, l’apparition de tels propos sexistes dans le rap doit être considérée dans le contexte post-ségrégationniste, où les populations afro-américaines étaient encore largement discriminées. Cela ne légitime pas de glorifier l’exploitation des femmes, mais, à l’origine, l’utilisation d’un langage misogyne n’était pas une fin en soi, mais un outil pour contester les élites blanches tout en délivrant un message politique.

En effet, pour Shelby, le rap est un véritable discours politique5. Éloïse Bouton est d’accord avec lui sur ce point. Bien que sexiste par moments, le rap reste avant tout une forme de dénonciation de la société, un discours politique, qui n’est finalement pas si éloigné du discours féministe dominant. Les rappeurs sont issus d’un milieu social populaire et dénoncent l’oppression sociale, économique, mais aussi politique d’un système raciste et classiste. C’est là que le rap et le féminisme se conjuguent, c’est-à-dire dans la lutte contre la possession de tous les privilèges par une élite blanche. On peut même émettre l’hypothèse que le rap misogyne n’est en fait qu’un moyen pour les artistes du rap de pointer un problème de société, à savoir l’objectivation des femmes et tout préjudice fait aux femmes pour leur genre ; et ce afin de sensibiliser les gens à une réalité que beaucoup ignorent. Nous verrons plus tard pourquoi une telle hypothèse n’est pas facilement justifiable et doit donc être nuancée.

Au début des années 1990, le rap a commencé à devenir plus populaire et les blancs se sont mis à rapper, comme en témoigne l’exemple d’Eminem. Cela a eu pour effet de propulser le rap au rang de musique internationale et de générer un important flux de capitaux. Entre-temps, le rap s’est également orienté vers le gangsta rap. En effet, dans le rap, on retrouve ce qu’on appelle le rap game. Il s’agit d’une compétition fictive entre rappeurs visant à désigner celui qui domine le genre musical. Cette compétition encourage les artistes à être de plus en plus provocateurs, en transgressant les principes moraux de la société.

Puisque nous parlons d’une dimension fictive du rap, il conviendrait d’aborder la question de la séparation de l’art et de l’artiste. Au cinéma, on ne dit pas d’un acteur interprétant un personnage misogyne qu’il est lui-même misogyne. Pourquoi ce problème se pose-t-il dans le cas d’un rappeur dont la musique contient des propos misogynes ?

La question du second degré occupe une place incontestable dans cette analyse. Lorsque l’on écoute de la musique à connotation sexiste, lgbtphobe ou raciste, il est important de prendre du recul par rapport à cette fiction. En effet, le rap est avant tout un art et comme tout art, il s’inspire de la réalité. Considérer le rap sexiste comme une attaque contre les femmes, c’est peut-être passer à côté du vrai message de la musique. Historiquement, le rap a été créé pour dénoncer une réalité. Son essence même est une musique subversive et politique qui est là pour remplacer la violence de la société par une création. Certaines musiques peuvent au premier abord paraître sexistes, mais n’ont pas la volonté de l’être, simplement de refléter une réalité pour éveiller les consciences. Il faut donc parfois savoir être cynique et lire entre les lignes afin de détecter le second degré que peuvent contenir certaines paroles, mais aussi être conscient.e qu’elles reflètent une réalité. 

En définitive, dans le cas de ces rappeurs s’emparant d’un fait de société pour le dénoncer, les femmes et les féministes peuvent si elles le souhaitent séparer l’art de l’artiste et boycotter ceux dont le comportement en dehors de leur art engagé est vraiment problématique et dangereux pour les femmes. Dans tous les cas, elles ne doivent être jugées sur la base de ce choix qui leur appartient. Le terme problematic faves a été inventé pour désigner des personnes, telles que Chris Brown, Kodak Black ou XXXTentacion, qui, en dehors de leur art, adoptent un comportement misogyne et violent envers les femmes. C’est là que se situe un des principaux combats des féminismes6 afin de mettre fin au sexisme sociétal ambiant. Ce sont des luttes, à la fois politiques et judiciaires, menées au sein de la société. Néanmoins, il semble aussi important d’identifier les institutions qui promeuvent le sexisme au sein du rap. En effet, le rap est une musique populaire, surtout écoutée par des jeunes, dont la socialisation peut être affectée par la présence de telles assertions au sein des paroles. Il est nécessaire d’accorder une attention particulière aux systèmes d’oppression et au sexisme institutionnalisé au sein de la société qui encouragent l’écriture de ces paroles.

Lorsqu’ils écrivent, les rappeurs ne sont pas seulement affectés par la concurrence, mais aussi par les pressions des élites de l’industrie musicale. Afin de maximiser les ventes, les magnats de l’industrie du disque incitent à écrire des paroles provocantes et audacieuses. Les producteurs encouragent non seulement les artistes à adopter un style hard-core, mais excluent ou marginalisent également les artistes qui vont à contre-courant. Ces pratiques ont abouti à une corrélation directement proportionnelle entre le caractère explicitement sexiste du rap et la vente de ses disques. En réponse à la pression exercée par la compagnie, de nombreux artistes renoncent aux messages politiques et sociaux et se concentrent plutôt sur la richesse matérielle et l’exploitation des femmes. Ceux qui décident de dénoncer des faits sociaux, doivent le faire d’une manière beaucoup plus subtile afin d’espérer être produits et ainsi voir leur message dévoilé, impliquant ainsi une nécessité pour les auditeur.rice.s  de prendre du recul sur les paroles.

La pression exercée sur les rappeurs pour qu’ils abordent des thèmes hard-core est peut-être plus évidente au sein du gangsta rap. Selon l’ancienne présidente de Def Jam Records, Carmen Ashhurst-Watson : « L’époque où nous sommes passés à la musique gangsta est celle où les majors ont racheté tous les labels. Et je ne pense pas que ce soit une coïncidence. À l’époque à laquelle nous avons pu obtenir une plus grande place dans les magasins de disques, et une plus grande présence, grâce à cette grande capacité de marketing, la musique est devenue de moins en moins morale »7.

Alors que le monde du rap devenait le produit du capitalisme, le rap game prit une telle ampleur pour les rappeurs qu’ils se retrouvèrent obligés de trouver des sujets ou des façons d’écrire ou d’interpréter toujours plus provocantes. Cela a conduit à la disparition progressive de la conduite morale mais aussi des artistes de talent engagés dans la dénonciation de la société.

En effet, l’industrie de la musique est alimentée par les questions controversées de la société pour vendre et être vendu ; hier la dénonciation des conditions de vie dans les ghettos et aujourd’hui la condition des femmes, leur objectivation, la violence dont elles peuvent souffrir, la discrimination et les préjugés sexistes qu’elles subissent quotidiennement de la part de la société.

Mais pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas écouter librement du rap sous prétexte que l’industrie du rap a choisi de produire de la musique qui les objectifie, dans le seul but de gagner de l’argent ? On a toujours dit aux femmes ce qu’elles devaient faire ou ne pas faire. Les doctrines des féminismes consiste à lutter contre la domination du patriarcat sur la société afin de parvenir à l’égalité des genres. Ce sont des libres penseuses, qui ne permettent à quiconque de déterminer ce dont elles ont le droit de dire, de faire ou de penser, et qui se battent parce que « les femmes doivent avoir le même accès que les hommes »8. C’est aussi pourquoi certaines féministes, y compris les féministes marxistes et les féministes radicales, n’écoutent pas de rap sexiste par choix doctrinal.

En réalité, l’accent mis sur le rap va au-delà de la question du féminisme, il s’agit de préoccupations identitaires plus larges, à savoir la race, le genre et la classe socio-économique. Dénoncer les rappeurs qui contribuent à une socialisation sexuée et à la perpétuation des inégalités entre les genres, c’est aussi stigmatiser plus largement un type de musique qui, comme le féminisme, est né pour dénoncer des réalités sociales qui ont un impact sur la vie quotidienne de minorités. Le rap n’est pas le seul genre musical à être misogyne, mais il a le « mérite » d’être explicitement misogyne, contrairement à beaucoup d’autres genres comme le rock ou certains artistes blancs comme plusieurs grands noms de la musique populaire française. Si certaines féministes font le choix de ne pas écouter de musique sexiste, d’autres décident d’en écouter et aucune ne mérite d’être méprisée sur la base de ce choix. Les femmes sont aussi capables que les hommes d’être critiques, de lire entre les lignes ou de saisir le vrai message délivré par certains morceaux de rap qui, à première vue, semblent misogynes, mais qui en réalité ont vocation à véhiculer un message politique.

De plus, stigmatiser les femmes qui écoutent de la musique sexiste va à l’encontre des idéaux du féminisme. Le féminisme concerne l’autonomisation et l’autodétermination des femmes. Si l’écoute de rap sexiste est agréable ou leur donne du pouvoir, il n’appartient à personne de stigmatiser un tel comportement. En revanche, il n’est pas acceptable de condamner spécifiquement le rap, car cela revient à museler l’expression d’une voix populaire en raison de son origine. En effet, de nombreux autres genres musicaux et chanteurs populaires, tels que Claude François ou Michel Sardou font état d’une image dégradante des femmes Cela conduit à enraciner la domination de l’élite blanche plus qu’elle ne l’est déjà. Le problème ne se situe ni dans le rap ni dans aucun autre genre musical ; la misogynie ne naît pas de l’art, bien que certains morceaux participent à sa reproduction, mais d’une société patriarcale qui légitime l’objectivation des femmes. In fine, le combat est le même, tant dans le rap que dans le féminisme ; lutter contre des phénomènes de dominations diverses, afin qu’il revienne à chacun.e d’exprimer librement sa propre identité, que ce soit en tant que féministe ou rappeur.

References
1 Tommie Shelby est un philosophe américain.
2, 5 SHELBY, T. (2016). Dark Ghettos: injustice, dissent and reform. Cambridge: The Belknap Press of Harvard University Press.
3 ANDERSON, E. (1999). Code of the street: Decency, violence, and the moral life of the inner city, p.150-154. New York: W.W. Norton.
4 SKEGGS, B. (1993). Two minute brother: Contestation through gender, race and sexuality. Innovation in Social Science Research 6: p.299-322.
6 On parle de féminismes au pluriel car il existe différentes écoles de pensée du féminisme dont la pensée varie en fonction de critères tels que la race, l’orientation politique mais aussi la radicalité des idées défendues. Le féminisme radical ne s’accorde pas avec les autres écoles de pensée notamment sur la notion d’égalité des genres.
7 HURT, B. (2006). Hip hop: Beyond beats and rhymes. Independent Lens series, PBS. 1st broadcast, 20 February 2006. Available at: https://www.youtube.com/watch?v=8RE22yV3IGU [Accessed 30 Dec. 2020].
8 Fraser, Nancy. (2019). Feminism for the 99 percent. La découverte Edition.

1 Commenter

  1. Super helpful analysis. Thank you very much.

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