« Barbenheimer » : un mouvement mondial

Il n’y a peut-être pas plus de controverse à propos de la moralité d’un homme qu’autour de celle de J. Robert Oppenheimer. Ainsi, il n’est pas surprenant que le film Oppenheimer, réalisé par Christopher Nolan, aux côtés du film Barbie, soit devenu l’un des films les plus attendus de l’année. Surnommé humoristiquement « Barbenheimer », la sensationnalisation mondiale de ces deux films a mené à une discussion globale sur leurs implications éthiques. Les deux films traitent de thèmes relativement existentiels, bien que de manière contrastée. Que ce soit en tentant de renverser le patriarcat ou en se plongeant dans la naissance de la guerre nucléaire, il est certain que la façon dont ces films représentent ces thématiques a un impact tangible sur l’avenir des mouvements de jeunesse. La question est de savoir quel sera exactement cet impact.

Le débat nucléaire sous l’angle des droits humains universels

« Le travail, les inégalités raciales, le changement climatique, la classe sociale, le genre et les armes nucléaires étaient tou.te.s lié.e.s et faisaient partie du même combat : celui pour les droits humains universels. », Vincent Intondi, historien et auteur

Étant donné l’importance du sujet traité par Oppenheimer, au-delà du profil de son personnage principal, on pourrait s’attendre à ce qu’il soit traité avec plus de délicatesse que l’ont fait d’autres biopics dramatiques. Il serait naïf de considérer Robert Oppenheimer lui-même comme étant le seul sujet important du film. Le thème principal du film, le premier essai de la bombe atomique, est également une bombe d’inégalités croisées. C’est là que réside le problème avec la présentation des armes nucléaires dans les médias : ce sujet est imbriqué avec une variété d’autres questions liées aux droits humains. Chacune d’entre elles ne peut pas être discutée éthiquement sans l’autre. Oppenheimer échoue à considérer cette intersection dans son scénario.

Il existe des arguments défendant le développement des armes nucléaires, et la façon dont celui-ci est représenté dans Oppenheimer. Par exemple, que les armes nucléaires peuvent en fait protéger les droits des peuples à la sécurité personnelle et à la vie. Ces arguments sont répandus, et donc importants à prendre en considération. Il est discuté brièvement dans Oppenheimer que, dans l’intérêt de la sécurité nationale et de la protection de la démocratie et des libertés locales, les États-Unis n’avaient pas d’autre choix que de développer la bombe atomique. Toutefois, ces arguments protecteurs et utilitaires ne sont pas des mesures objectivement prouvées et sont également appliquées de manière inégale, ce qui les rend questionnables. Les pays qui ont le pouvoir d’assurer la sécurité de leurs citoyen.ne.s grâce aux armes nucléaires sont souvent ceux dont la puissance coloniale est la plus importante. L’argument perd de sa validité si l’on considère que défendre les armes nucléaires pour protéger les droits d’autrui violera toujours les droits d’autres citoyen.ne.s. Il serait malvenu de prioriser un droit fondamental par rapport à un autre.

Dans le film, le principal sujet abordé est celui des effets du projet Manhattan sur Robert Oppenheimer : son ingéniosité, sa moralité douteuse et la culpabilité qu’il ressent à l’égard de sa propre création. Le débat autour des armes nucléaires est bien sûr beaucoup plus complexe que cela. Le fait qu’Oppenheimer ne se concentre que sur un seul homme et sur son projet représente en soi un dangereux précédent. Cela ne présente au public qu’un seul aspect de l’histoire, ce qui nous amène à considérer un homme comme le seul protagoniste, et, qu’il le mérite ou non, nous sommes amenés à compatir avec ses luttes. Cela est dû au fait que nous ne voyons que sa version de l’histoire, et ainsi la perspective devient biaisée en sa faveur.

Ce qui est, en revanche, le plus important dans le débat sur les armes nucléaires, est l’intersection quelque peu surprenante qui existe entre ces armes et la plupart des systèmes d’oppression. James Baldwin, écrivain renommé sur les injustices raciales, insiste sur la relation fondamentale entre les droits humains et la lutte pour la paix dans le monde. La question nucléaire est également directement liée au colonialisme. En effet, comme mentionné, les pays détenant le plus d’armes nucléaires sont aussi généralement ceux qui ont colonisé le monde non-blanc. Par conséquent, ce sujet ne peut pas être discuté uniquement comme un problème « blanc », il doit inclure des voix diverses, car les personnes les plus opprimées sont celles qui subissent le plus de conséquences négatives.

Cela ne signifie pas qu’Oppenheimer soit complètement à rayer de la carte. En effet, les films sont un moteur essentiel des perspectives sociales et, par conséquent, des mouvements sociaux. Par exemple, Le jour d’après, un film réalisé dans les années 1980, a été l’une des meilleures stratégies antinucléaires de son époque. Il faudrait donc reproduire ce type d’actions et ne pas célébrer ni permettre de « romantiser » l’histoire de la guerre nucléaire, comme Oppenheimer risque de le faire. La manière dont les questions relatives aux droits humains sont représentées dans les médias est importante. Elle influe sur la mobilisation sociale des perspectives historiques et actuelles en matière de droits humains. Les films comme Oppenheimer créent un précédent important, et ont un impact sur les mouvements sociaux, entraînant des changements réels dans le secteur des droits humains. Il serait dangereux de contourner ces questions dans les médias.

Les horreurs laissées dan l’ombre

Bien que les films soient d’importants mobilisateurs sociaux, les histoires de nombreuses communautés sont négligées par les médias mainstream. Après tout, cela ne donne pas une image favorable de l’Amérique que de détailler les violations qu’elle a commises, surtout sur grand écran. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire. Les privilèges sociaux impliquent une énorme responsabilité. Ce sont celleux qui ont la plus grande influence qui devraient mettre au jour les systèmes oppressifs dont iels bénéficient.

Même si Oppenheimer réussit à faire comprendre que le père de la bombe atomique était un homme imparfait, le film omet de mentionner les violations des droits des civil.e.s américain.e.s et des populations locales, ainsi que l’ampleur des atrocités commises contre les civil.e.s japonais.es lors de l’explosion des bombes atomiques. Une description plus exhaustive des violations des droits humains permettrait peut-être au public de dresser un portrait moins flatteur, mais néanmoins objectif, du gouvernement américain et de Robert Oppenheimer lui-même.

Oppenheimer ne dépeint qu’à une seule reprise directement les victimes des bombardements atomiques, lors d’une courte hallucination que Robert Oppenheimer a d’une femme dont la peau se détache. Ainsi, la mort et la souffrance des civil.e.s japonais.es ne sont montrées qu’une fois, et seulement en relation avec la culpabilité du personnage. La vie des civil.e.s japonais.es est instrumentalisée pour souligner les remords d’Oppenheimer, plutôt que considérée comme une horreur à part entière, causée par sa propre création.

Il ne s’agit pas de la seule partie de l’histoire qu’Oppenheimer choisit d’omettre. Le film n’aborde pas non plus le préjudice que les essais de la bombe à Los Alamos ont causé aux populations hispaniques locales. Au moment de l’essai Trinity, les habitant.e.s du Nouveau-Mexique, qui vivaient là depuis des générations, n’ont été ni averti.e.s, ni évacué.e.s. Des cendres irradiées ont contaminé la région, provoquant des cancers sur des générations au sein des populations du Nouveau-Mexique. Les récits de celleux qui ont subi les conséquences néfastes de la bombe sont omis, au moment même où une nouvelle génération apprend à connaître cette partie de l’histoire. Il s’agit d’un récit unilatéral, concernant un thème où la nuance est essentielle. Le film, comme le dit si bien la journaliste Tina Cordova, « refuse de témoigner » de la vérité de nombreuses vies et de leurs droits.

On en revient toujours au colonialisme

« On peut apprécier un film tout en reconnaissant qu’il n’aurait pas dû être réalisé, ou du moins, pas de la manière dont il l’a été. », Sonika Jaigenesh, étudiante et poète

Je suis conscient que beaucoup regarderont Oppenheimer uniquement pour se divertir. Le film est, à la façon de Nolan, irréprochable dans sa cinématographie et ses éléments visuels. Nous tenons pour acquis que beaucoup d’entre nous sont éduqué.e.s sur les parties oubliées de l’histoire, sur la vie et les histoires des personnes les plus vulnérables et les plus opprimées. Mais où sont leurs biopics ou, plus important encore, leur rétribution ? L’héritage de Robert Oppenheimer et de son gouvernement est totalement différent de celui dépeint dans le film. Pour ma part, je pense que cet héritage devrait sortir de l’ombre.

Traduit par Camille Cottais.

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