Les 14 et 15 juillet, GROW a eu l’occasion d’assister, en tant qu’observateur, à la troisième conférence annuelle de haut niveau sur la situation mondiale des droits humains (Third Annual High-Level Conference on the Global State of Human Rights), organisée par le Global Campus of Human Rights, un réseau mondial d’universités dispensant une éducation aux droits humains aux jeunes professionnel.le.s, en partenariat avec RightLivelihood, et co-organisée par le bureau de l’UNESCO, à Venise.

La conférence a réuni d’éminent.e.s panélistes qui ont abordé des sujets tels que l’héritage de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et de la Déclaration et du Programme d’action de Vienne, l’identification de stratégies prospectives pour l’avancement des droits humains, l’identification des liens entre les conflits, l’environnement et les droits des générations futures et, enfin, les nouveaux défis posés par le développement de l’intelligence artificielle dans le cadre des droits humains.

GROW est reconnaissant d’avoir eu l’occasion de participer à un événement aussi inspirant et de transmettre ses questions sur la nature et la portée de la conférence à Manfred Nowak, avocat autrichien spécialisé dans les droits humains, qui a notamment été rapporteur spécial des Nations unies sur la torture et est l’actuel Secrétaire général du Global Campus of Human Rights.

 

Photo Manfred Nowak at the Third Annual Hugh-Level Conference on the Global State of Human Rights, by the Global Campus of Human Rights

Lire notre entretien ci-dessous :

75 ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH), il est nécessaire d’évaluer l’efficacité du cadre des droits humains, mais aussi ses limites, de tirer les leçons de l’expérience et de s’en inspirer pour aller de l’avant. Pourriez-vous identifier les principales défaillances du système mondial des droits humains et les raisons de ces échecs dans la protection des droits individuels et collectifs ?

Selon moi, les principes fondateurs du système des droits humains, tels qu’ils sont exprimés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, sont aussi valables qu’il y a 75 ans. Sur la base de la DUDH, la communauté internationale a progressivement établi un cadre normatif universel et régional complet, juridiquement contraignant, des droits humains individuels et collectifs. Ce cadre reste le seul système de valeurs universellement contraignant de notre époque. Néanmoins, les droits humains ont toujours été violés à grande échelle dans toutes les régions du monde, que ce soit pendant la Guerre froide ou par la suite. Ce qui est nouveau, cependant, c’est que les piliers de l’architecture de l’après-guerre (interdiction de la guerre, éradication de la pauvreté, protection des droits humains et coopération multilatérale en tant qu’outils universellement acceptés pour aborder et résoudre les crises et les défis) sont de plus en plus remis en question par les grandes puissances, telles que les États-Unis, la Fédération de Russie et la Chine. Selon moi, les principaux signes de l’effondrement de l’architecture de l’après Seconde Guerre mondiale, tels que les guerres d’agression, un niveau élevé de violence de la part des gouvernements et des acteurs non étatiques (crime organisé, groupes armés, mouvements extrémistes et terroristes, mercenaires et sociétés militaires et de sécurité privées), une inégalité économique et une injustice sociale dramatiques, une tendance au populisme, au fascisme et à l’autocratie, la crise des migrations et des réfugié.e.s ainsi que la crise climatique et environnementale et les menaces que la numérisation et l’intelligence artificielle font peser sur les droits humains et la dignité humaine, sont tous interdépendants. Si je devais identifier une cause principale de toutes ces crises et défis interdépendants, je mentionnerais les politiques économiques néolibérales (privatisation, déréglementation et minimisation du rôle des États en faveur des sociétés transnationales et des marchés financiers mondiaux), qui, depuis les années 1970, ont progressivement modifié l’environnement économique, politique et social mondial.

Comment cette conférence se situe-t-elle dans le contexte plus large de la promotion des droits humains ? De quelle manière peut-elle s’appuyer sur les réalisations passées du système des droits humains et comment peut-elle devenir un tremplin pour de nouveaux développements ?

Cette troisième « Conférence de Venise sur la situation mondiale des droits humains » se tiend en 2023, année au cours de laquelle nous commémorerons les 75 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et les 30 ans de la Déclaration et du Programme d’action de Vienne (DAPV). La DUDH est une réaction aux deux guerres mondiales, à la crise économique mondiale de 1929, à la montée du fascisme et à l’Holocauste, et symbolise une synthèse historique entre différents concepts de droits humains. L’APDV est le document final universellement accepté de la deuxième conférence mondiale sur les droits humains et, profitant la période propice après la fin de la Guerre froide, a réaffirmé l’universalité, l’égalité, l’interdépendance et l’interrelation de tous les droits humains. Elle a créé le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme et jeté les bases d’un nouvel ordre mondial fondé sur les droits humains, la démocratie, l’État de droit et la justice sociale. Cependant, au lieu de célébrer la victoire de la démocratie sur l’autocratie, les États-Unis et d’autres pays occidentaux ont surtout célébré la victoire du capitalisme sur le communisme et ont même renforcé la mondialisation grâce à des politiques économiques néolibérales, ce qui a entraîné une forte augmentation des inégalités économiques et de nombreuses autres crises connexes. Trente ans après la conférence mondiale de Vienne, le moment est venu de se pencher sur les réalisations passées et de tirer les leçons des échecs des 30 dernières années afin de changer le monde « vers une nouvelle ère des droits humains ». Plutôt que d’attendre une nouvelle guerre mondiale, la communauté internationale devrait considérer les énormes défis actuels comme une raison et un tremplin pour réaliser et accepter que nous ne pouvons sauver notre planète et notre survie que si nous unissons nos forces et travaillons ensemble pour nous attaquer aux causes profondes des multiples crises actuelles. Les droits humains étant le fondement de la paix et du développement durable, ils doivent jouer un rôle majeur dans cette réorientation mondiale.

Le bâtiment de l’UNESCO accueille la conférence d’aujourd’hui et la représentation du groupe Human Rights Band. Comment la culture contribue-t-elle à faire progresser les droits humains dans le monde ? L’art peut-il aider à limiter le fossé entre les différentes cultures et les conceptions et perceptions des droits humains ?

L’un des objectifs du Global Campus of Human Rights est de renforcer le lien entre la culture, les arts (cinéma, arts visuels, théâtre, performance, musique, littérature, etc.) et les droits humains. Les arts ont un public beaucoup plus large que la « sphère des droits humains » pour diffuser les messages des droits humains. De nombreux.ses artistes estiment qu’en cette période d’insécurité et de crises majeures, ils.elles aimeraient utiliser leurs compétences artistiques pour contribuer à modifier la conscience publique nécessaire pour résoudre ces crises et ces défis. D’autre part, les artistes, en tant que défenseur.se.s des droits humains, subissent de plus en plus de pressions de la part des gouvernements autocratiques et ont besoin de la communauté internationale des droits humains pour défendre leurs droits.

Comment la conférence prévoit-elle de diffuser les idées et les débats des tables rondes à un public plus large et de veiller à ce qu’elles aient un impact au-delà de l’événement lui-même ?

Notre conférence dispose d’un rapporteur qui résumera les principaux résultats et conclusions, qui seront largement diffusé.e.s, y compris par les réseaux sociaux, sous la forme de notre « déclaration de Venise » finale. En outre, la célèbre journaliste et fondatrice de Democracy Now, Amy Goodman, animera la table ronde du vendredi et rendra compte des résultats de la conférence du samedi à un public plus large dans le monde entier.

En tant qu’organisation étudiante, GROW croit en la nécessité de transmettre la vision des jeunes sur les questions de droits humains dans la prise de décision politique. Comment pensez-vous que les institutions et les gouvernements pourraient aller de l’avant pour garantir une participation pleine et représentative des acteur.rice.s du monde de demain dans le contexte politique actuel ?

La participation active des enfants et des jeunes à toutes les décisions qui les concernent directement est l’un des principes clés de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. Le Global Campus of Human Rights, en partenariat avec Right Livelihood, intègre depuis plusieurs années les droits de l’enfant dans ses programmes régionaux de master et dans d’autres activités. Plus récemment, nous avons mis en place une équipe d’encadrement des enfants, composée d’enfants de toutes les régions, pour nous conseiller sur nos activités et nos priorités. Si nous examinons les principaux thèmes de notre conférence, à savoir la justice climatique et l’intelligence artificielle, nous nous rendons compte que les enfants, les jeunes et les générations futures sont davantage menacé.e.s par ces défis que les générations plus âgées. Plutôt que de dire aux enfants et aux jeunes ce qu’ils et elles devraient faire, nous préférons les écouter, apprendre d’elles et eux comment ils et elles abordent ces questions et les soutenir dans leur militantisme en faveur des droits humains et dans la création de mouvements.

Traduit par Marie Chapot

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