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Si la visibilité et l’acceptation sociale de l’homosexualité, de la pansexualité ou de la bisexualité semblent évoluer positivement ces dernières années, l’asexualité reste quant à elle une orientation sexuelle invisible et incomprise. Alors même qu’elle concerne au moins 1% de la population, peu de personnes connaissent véritablement de quoi il s’agit et quelles réalités elle recouvre. Cet article aborde en profondeur la définition de l’asexualité, puis étudie la complexité de la pathologisation des personnes asexuelles. Il se veut également un plaidoyer pour l’inclusion des personnes asexuelles au sein de la communauté LGBTQI+, et vise à dénoncer l’hypersexualisation de la société ainsi que l’hyper-normativité sexuelle pesant sur nous tou.te.s, asexuel.le ou non. Enfin, l’article étudie quelques différences dans l’expérience des personnes asexuelles selon le genre auquel elles s’identifient, avant de défendre pour conclure une plus grande représentation culturelle et médiatique de l’asexualité. 

Introduction : Qu’est-ce que l’asexualité ?

L’asexualité est une orientation sexuelle caractérisée par un manque d’attraction ou de désir sexuel. Contrairement à l’abstinence volontaire (celle imposée aux prêtres par leur vœu de chasteté par exemple) où la personne choisit de ne pas avoir de relations sexuelles, l’absence de désir des asexuel.le.s n’est pas un choix, une privation ou un manque. L’asexualité est un spectre, ce qui signifie que toutes les personnes asexuelles et leur expérience de l’asexualité sont différentes, et qu’elle concerne des personnes de tout âge, genre ou origine. Par exemple, certaines personnes asexuelles (les « sex-positifs ») peuvent avoir des relations sexuelles, sans que cela leur fasse nécessairement éprouver du plaisir ni ne constitue un besoin (pour faire un enfant, par curiosité, pour faire plaisir au partenaire…), un peu comme lorsque l’on mange sans avoir faim. Certaines personnes asexuelles se considèrent comme pourvues de libido, mais celle-ci n’est pas dirigée vers un.e partenaire en particulier : on les nomme « sex favorable » ou « sex positive ». D’autres rejettent le sexe, s’identifiant comme « sex repulsed », que l’on pourrait traduire par repoussé.e.s par le sexe. Certain.e.s enfin ressentent seulement une indifférence à l’égard de celui-ci (les « sex neutral » ou « sexe indifférent »). La plupart des personnes asexuelles éprouvent de l’attirance romantique pour autrui et peuvent ainsi être en couple. Les personnes asexuelles aromantiques au contraire, n’éprouvent ni envie d’avoir des relations sexuelles ni envie d’être en couple. Pour finir, certaines personnes asexuelles n’ont jamais eu de désir sexuel ni de relations sexuelles, tandis que d’autres en ont eu, puis se sont identifiées asexuelles plus tard dans leur vie. On désigne souvent les personnes asexuelles par le diminutif « ace » (désignant également l’as d’un jeu de carte en anglais) et les personnes aromantiques par le diminutif « aro ». L’as de pique est ainsi devenu l’un des symboles de la communauté asexuelle, tout comme le gâteau, en référence à la phrase « cake is better than sex ».

L’usage courant du mot « asexualité » est récent et cette orientation sexuelle demeure toujours très peu connue. Le plus lointain usage retrouvable du terme d’asexualité remonte à 1896, lorsque le sexologue allemand Magnus Hirschfeld l’emploie pour désigner l’existence d’êtres humains dépourvus de désir sexuel1. En 1922, dans The Female-Impersonators, le travesti Ralph Werther emploie quant à lui le terme d’« anaphrodite » pour désigner des hommes n’étant attirés romantiquement et sexuellement par aucun des deux sexes2. En 1948, le docteur américain Alfred Kinsey développe une échelle mesurant l’orientation sexuelle de 0 à 6 : l’échelle de Kinsey. 0 signifie exclusivement hétérosexuel, 3 bisexuel et 6 exclusivement homosexuel. Kinsey ajoute une catégorie à part : le « X », désignant les personnes asexuelles. Tout en se réjouissant de l’inclusion de l’asexualité à cette échelle normative, on peut regretter qu’elle soit traitée comme un groupe à part, prétendument inclassable. 

Depuis, l’asexualité a été prise en compte et reconnue dans diverses études comme une orientation sexuelle à part entière, tout comme son autre versant l’aromantisme. En effet, on distingue aujourd’hui orientation romantique d’orientation sexuelle, notamment grâce au modèle d’attirances séparées (MAS), ou split attraction model (SAM) en anglais. Ce modèle, qui s’est développé dans les communautés ace et aro, distingue l’attirance sexuelle de l’attirance romantique. Si la plupart des personnes sont pariorientés, c’est-à-dire que leur orientation sexuelle et romantique correspondent (ex : une personne hétéro est à la fois hétérosexuelle et hétéroromantique, une personne bi est à la fois bisexuelle et biromantique), certaines au contraire sont variorientées : leur orientation sexuelle ne correspond pas à leur orientation romantique. C’est le cas des personnes asexuelles non aromantiques. Avant le modèle du MAS, l’attirance romantique était incluse dans l’orientation sexuelle, puisqu’on supposait que les deux étaient indissociables. Ainsi, l’existence de l’asexualité complexifie la question des minorités sexuelles en poussant à la distinction entre orientation romantique et sexuelle, prouvant qu’il est possible d’être attiré romantiquement par quelqu’un.e mais pas sexuellement, mais aussi qu’il est possible d’avoir une orientation sexuelle différente de son orientation romantique (ex : homoromantique et asexuel).

L’asexualité connaît une visibilité croissante depuis le début des années 2000, notamment avec la création d’Asexual Visibility and Education Network (AVEN)3 en 2001 par l’américain et activiste pour les droits des personnes asexuelles David Jay. La création de ce site a permis la formation d’une véritable communauté d’asexuel.le.s sur internet et ainsi d’un militantisme asexuel actif. C’est le premier média qui a parlé d’asexualité et ouvert un espace de discussion pour les personnes concernées. AVEN a d’ailleurs été traduit en plusieurs langues, donnant naissance par exemple à l’Association pour la Visibilité Asexuelle (AVA)4 en 2005.

S’il a toujours existé des personnes n’ayant pas de désir sexuel, la visibilité relative de l’asexualité aujourd’hui a permis de la doter d’une forte dimension identitaire. L’asexualité est devenue une identité sexuelle, possédant son propre site, son drapeau et sa sous-culture. Contrairement à l’homosexualité ou la transidentité qui ont été punies légalement et ont ainsi été visibles et fait partie du débat public, l’asexualité n’a jamais été interdite ou condamnée. L’histoire de la communauté asexuelle ne s’inscrit donc pas dans la relative linéarité de l’obtention des droits des personnes homosexuelles ou transgenres.

Les personnes asexuelles ne sont pas nécessairement célibataires : il est possible d’être ace et en couple, que ce soit dans le cadre de relations « platoniques » ou non. La vie conjugale, les enfants, l’intimité, l’affection ou encore la tendresse sont donc tout à fait possibles pour une personne asexuelle. Certain.e.s asexuel.le.s en couple avec une personne allosexuelle (c’est-à-dire non-asexuelle) peuvent avoir des relations sexuelles avec leur partenaire. Il est également possible, si les deux personnes sont ouvertes au polyamour, que le ou la partenaire allosexuel.le ait des relations avec quelqu’un d’autre. Il n’est néanmoins pas toujours facile pour un couple allosexuel.le/asexuel.le de fonctionner, particulièrement si le sexe est très important pour la personne allosexuelle. La sexualité étant considérée comme une norme dans un couple, trouver quelqu’un qui accepte d’y renoncer est difficile, et les personnes asexuelles sont parfois forcées de choisir entre continuer leur relation de couple et se forcer à avoir des relations sexuelles, ou bien assumer son asexualité, mais craindre de perdre son ou sa partenaire. De la communication, de l’ouverture d’esprit et de l’honnêteté sont donc particulièrement nécessaires pour qu’un couple asexuel.le/allosexuel.le fonctionne.

Si les personnes asexuelles affirment la non-nécessité du sexe pour être heureux.se.s dans la vie de couple et la possibilité d’être amoureux sans ressentir le besoin d’avoir des relations sexuelles, cela ne signifie en rien que les sentiments amoureux de la personne asexuelle ne sont pas sincères. Celle-ci peut par exemple être attiré.e esthétiquement, émotionnellement ou intellectuellement par son ou sa partenaire plutôt que sexuellement. Il existe en effet une pluralité de façons d’aimer quelqu’un, et la sexualité ne devrait pas être considérée comme essentielle dans un couple ou dans la vie en général. Certains couples non sexuels remplacent le sexe par d’autres activités toutes aussi épanouissantes, qui constituent autant de façons alternatives de se connecter avec son ou sa partenaire.

On peut se demander combien de personnes asexuelles se trouvent parmi la population. Le chiffre de 1% de la population mondiale est souvent donné. Cependant, ce chiffre provient d’une étude britannique réalisée en 1994 sur 18 876 personnes. La plupart des enquêtes plus récentes et avec un échantillon plus large ont depuis obtenu un chiffre supérieur. Dans une étude américaine de 20175 par exemple, 4% des répondant.e.s âgé.e.s de 18 à 34 ans et 1% des répondant.e.s âgé.e.s de 35 ans et plus se sont déclaré.e.s asexuel.les. Il est possible que les chiffres soient sous-estimés en raison de la faible visibilité de l’asexualité, dont on pourrait déduire qu’un grand nombre d’asexuel.le.s ignorent l’être.

Pour finir, il faut rappeler que l’asexualité n’est pas un mouvement puritain ou religieux cherchant à prôner l’abstinence. Elle n’a rien à voir avec la morale et l’éthique, puisqu’elle n’est ni un choix ni une opinion. Les personnes asexuelles ne sont pas contre le sexe, et ne veulent empêcher personne d’avoir des relations sexuelles. Iels militent seulement pour que l’asexualité soit reconnue comme une orientation sexuelle normale et valide, au même titre que l’hétérosexualité, la bisexualité ou l’homosexualité.

La pathologisation persistante de l’asexualité

L’asexualité a été pathologisée dans le DSM 3 (le Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux) de 1980 en tant que dysfonction sexuelle sous le terme de « trouble de désir sexuel hypoactif » (HSDD), défini comme une « déficience ou une absence de fantaisies imaginatives d’ordre sexuel ou de désir d’activité sexuelle » et qui cacherait fréquemment une psychose ou un état dépressif6. Depuis cette époque, les médecins et les sexologues tentent fréquemment de « traiter » l’asexualité par des médicaments ou des thérapies, ce qui pourrait être assimilé aux thérapies de conversion pour personnes homosexuelles ou transgenres. L’asexualité est considérée comme une maladie ou un problème qu’il faudrait résoudre. Beaucoup de personnes asexuelles sont ainsi amenées à suivre une psychothérapie sans en avoir besoin.

Déjà une centaine d’années plus tôt, en 1886, le psychiatre Richard von Krafft-Ebing propose des théories sur l’absence de désir sexuel dans son livre Psychopathia Sexualis. Selon lui, les personnes asexuelles seraient dégénérées, surmenées physiquement ou bien névrosées. Le psychologue Henry Havelock Ellis considère quant à lui l’abstinence comme une conséquence de la morale chrétienne7. Freud enfin, affirmait la nécessité d’avoir une vie sexuelle satisfaisante pour être épanoui.e et en bonne santé8. Ne pas avoir de désir sexuel constituait ainsi une névrose pour Freud et ses successeurs.

Cette vision de la sexualité comme nécessaire au bien-être date dans les pays occidentaux du XXème siècle, nourrie par les théories freudiennes sur la sexualité, le début de la médicalisation du champ sexuel, les mouvements de libération sexuelle des années 70 ou encore les recherches scientifiques sur la sexualité et notamment l’orgasme. Ce n’est plus seulement le sexe reproductif qui est valorisé (morale religieuse) mais aussi le sexe pour le sexe (pour procurer du plaisir), qui devient central à la vision moderne du couple. L’absence de relations sexuelles devient ainsi progressivement hors-normes, alors qu’auparavant, au contraire, l’abstinence (hors relations procréatives) était valorisée par la société et l’Église catholique, et séparer sexe et reproduction était jugé négativement.

Les militant.e.s asexuel.le.s obtiennent victoire en 2013 lorsque l’Association américaine de psychiatrie reconnait l’asexualité comme une orientation sexuelle et plus une maladie mentale, à la condition que la personne n’éprouvant pas de désir n’en souffre pas et s’identifie explicitement comme asexuelle. L’invisibilité de cette orientation rend toutefois parfois difficile l’identification à un terme encore si peu connu. L’asexualité est toujours considérée comme anormale et l’universalité du sexe comme besoin naturel est peu remise en question. Encore aujourd’hui en France, un.e des époux.se peut demander un divorce pour faute en cas de « mariage non consommé ». De plus, la notion de détresse ne dépathologise pas totalement l’asexualité. En effet, comme le souligne l’écrivaine et journaliste Angela Chen dans son livre Ace: What asexuality reveals about desire, society, and the meaning of sex : « Il est possible d’être angoissé par quelque chose – beaucoup d’ace sont angoissés par le fait d’être ace – sans que la cause de cette angoisse soit un problème ou une maladie en soi. »9

L’asexualité est d’autant plus pathologisée que l’absence de désir sexuel est en effet le symptôme de beaucoup de maladies ou handicaps comme la dépression, l’autisme ou un traumatisme sexuel. Certaines personnes n’ont par exemple plus de libido à cause d’un état dépressif ou après une agression sexuelle, mais il s’agit d’un état temporaire, au contraire de l’asexualité qui dure toute la vie. Une aide médicale et particulièrement psychiatrique pourrait être utile à ces personnes puisque leur absence de désir ne relève pas d’une orientation sexuelle. Dans le cas particulier de l’autisme, une corrélation a été soulevée par plusieurs études avec l’asexualité, mais ni l’un ni l’autre ne sont des maladies ou des problèmes à résoudre. L’asexualité n’est pas une maladie, puisqu’on ne se sent normalement pas mal en étant asexuel.le, bien que l’on puisse souffrir du rejet et de la stigmatisation. Certaines personnes pensent néanmoins que leur absence de désir est un problème, en souffrent et veulent en être « guéries ». Il est ainsi parfois difficile de déterminer s’il s’agit pour elleux d’une orientation sexuelle ou bien de quelque chose de pathologique et de passager. Dans tous les cas, le préjugé selon lequel l’asexualité est la conséquence d’un traumatisme sexuel est incorrect et dommageable, tout comme celui selon lequel les asexuel.le.s n’auraient pas de cœur, seraient des robots dénués de sentiments, qui contribue à leur déshumanisation et rejoint par ailleurs les stéréotypes sur l’autisme.

Comme l’affirme Angela Chen dans son livre : « Les personnes asexuelles handicapées peuvent avoir du mal à s’intégrer dans l’une ou l’autre communauté, se demandant où finit leur handicap et où commence leur asexualité, et si le fait de trouver cette frontière devrait avoir de l’importance »10). Les personnes handicapées luttent depuis longtemps pour que le handicap ne soit pas associé à l’asexualité, contre le stéréotype selon lequel les personnes handicapées seraient indésirables ou incapables d’avoir des relations sexuelles. Les personnes avec un handicap sont en effet déjà perçues par défaut comme asexuelles, comme étant des éternels enfants. Les personnes ace handicapées peuvent ainsi craindre de correspondre aux stéréotypes, de se conformer à ce qui est attendu d’elles. 

Selon le psychiatre Richard Montoro, spécialiste des questions d’identité sexuelle, il n’y aurait chez les personnes asexuelles aucune cause médicale provoquant l’absence de désir, et l’asexualité serait ainsi une simple variante à la sexualité humaine11. Tout comme certains animaux ont des comportements homosexuels, on retrouve également parmi eux des comportements asexuels. Des études menées dans les années 1990 sur des jeunes béliers ont par exemple souligné que 10% d’entre eux restaient indifférents aux femelles12, et 2 à 3% restaient indifférents à la fois aux mâles et aux femelles. Une étude similaire menée sur des rongeurs dans les années 1980 a démontré que 12% des mâles n’éprouvaient aucun désir13.

Le rejet des personnes asexuelles de la communauté LGBTQI+

Les personnes asexuelles peinent parfois à trouver leur place dans la communauté LGBTQI+ et font fréquemment face à du rejet et des moqueries. Certaines personnes de la communauté affirment ainsi que les asexuel.le.s ne seraient pas assez opprimé.e.s, qu’iels ne seraient pas des « vrai.e.s LGBT », ou encore qu’il est absurde qu’un homme soi-disant hétérosexuel s’identifie comme LGBTQI+. Répondons à ces allégations.

Tout d’abord, les personnes asexuelles sont parfois incluses dans un acronyme étendu : celui de la communauté LGBTQIA+. Ce A signifie asexuel.le, et non allié.e.s, ce qui n’aurait en effet aucun sens. Ensuite, rappelons que les asexuels ne sont pas des hommes cisgenres hétérosexuels. En effet, l’asexualité est une orientation sexuelle différente de l’hétérosexualité. Les hétéros sont à la fois hétérosexuel.le.s et hétéroromantiques. Les personnes ace peuvent être cisgenres, hétéroromantiques et asexuelles tout comme être transgenres, homoromantiques et asexuelles. L’inclusion des personnes asexuelles dans la communauté LGBTQI+ ne signifie donc pas l’inclusion de personnes cisgenres et hétérosexuelles. Il existe également un mythe des asexuels cisgenres et hétéros qui prétendraient être asexuels dans le but d’intégrer, d’infiltrer la communauté LGBTQI+. Cela n’est pas sans rappeler le discours des TERFs14 affirmant que les femmes transgenres seraient des hommes déguisés en femmes pour intégrer les mouvements féministes.

Pourtant, les personnes asexuelles ont des revendications similaires à celles portées par les mouvements homosexuels dans les années 70 : que l’asexualité soit reconnue comme une orientation sexuelle légitime, et non considérée comme un choix, un problème ou une pathologie. Il existe encore aujourd’hui de nombreux points communs entre les combats des asexuel.le.s et ceux des autres personnes queer : lutter contre la psychiatrisation, le manque de représentation, les agressions sexuelles, etc.

Certaines personnes justifient le rejet des personnes ace de la communauté LGBTQI+ par le fait qu’ils et elles ne seraient pas assez discriminées. Tout en soulignant l’absurdité de cette course à l’oppression, il faut également rappeler que les personnes asexuelles sont bel et bien stigmatisées, mais souvent différemment. Si elles ne risquent pas par exemple de se faire agresser dans la rue à cause de leur orientation sexuelle, les discriminations qu’elles subissent relèvent davantage de la violence symbolique ou des micro-agressions. Elles s’exercent également plus dans le cadre de l’intime (du couple notamment) que dans celui de l’espace public. Lorsqu’elles font leur coming-out, les personnes asexuelles se voient souvent répliquer qu’elles doivent essayer avant de savoir, qu’elles n’ont pas encore trouvé la bonne personne, que leur orientation est passagère, qu’elles ont été abusées dans leur enfance ou souffrent de traumatismes psychologiques, qu’elles sont trop jeunes pour savoir, trop laides pour trouver quelqu’un, ou bien encore que leur orientation est liée à un problème hormonal. Il s’agit finalement des mêmes choses que l’on disait et que l’on dit toujours aux personnes homosexuelles. Les relations de couples, la vie sexuelle, le style de vie et l’identité des personnes asexuelles comme lesbiennes, gays, bis ou transgenres ont été et continuent d’être constamment questionnées et ridiculisées.

D’autres types de discriminations sont vécues par les asexuel.le.s, qui sont par exemple particulièrement sujet.te.s aux abus sexuels au sein du couple, ne trouvent pas de représentation positive à la télévision ou dans les médias, et doivent faire face à une société hypersexualisée qui nie leur existence. Certes, les personnes asexuelles vivent souvent les discriminations de manière moins exacerbée que les personnes homosexuelles, bisexuelles ou transgenres, mais l’asexualité est si peu connue qu’il est plus difficile de trouver du soutien auprès d’autres personnes asexuelles, ou même de la représentation culturelle pour s’identifier à des personnages asexuels. L’asexualité jouit d’une grande invisibilité comparativement aux autres identités queer, et la norme sexuelle est encore plus forte que la norme hétérosexuelle, rendant ainsi inimaginable la possibilité même de l’asexualité. L’identité et l’existence des asexuel.le.s sont donc constamment niées. Comme les autres personnes LGBTQI+, les personnes asexuelles ont également plus de risques de souffrir de dépression et de problèmes de santé mentale : 50% des personnes asexuelles ont déjà sérieusement pensé au suicide et 14% ont déjà fait une tentative, selon une étude de 201615. Beaucoup de personnes asexuelles se sentent anormales, honteuses et en décalage avec les attentes de la société, et la plupart grandissent dans le placard. Lorsque tout le monde est obsédé par quelque chose mais pas elleux, on peut comprendre que les personnes asexuelles se demandent si elles ne sont pas « cassées », si elles n’ont pas un problème.

Les personnes asexuelles et/ou aromantiques subissent l’injonction à la sexualité hétérosexuelle, et contestent celle-ci, de la même façon que les personnes homosexuelles. Être ace ou aro permet en effet de questionner le patriarcat et l’hétéronormativité, puisque l’absence de sexe remet en question la vision traditionnelle de ce que devrait être un couple et de ce que devrait être l’amour : couple cisgenre, hétérosexuel, exclusif, ayant des enfants ou prévoyant dans d’en avoir, vivant sous le même toit et dans le même lit, etc. De plus, « la revendication de non-désir des femmes exprime en creux une mise en question de la relation hétérosexuelle normale selon l’entourage, le DSM et les sexologues »16 : l’existence de l’asexualité et particulièrement des femmes asexuelles remet en question les normes (hétéro)sexuelles et la définition même de ce que devrait être une bonne sexualité.

Il est épuisant de ne pas être reconnu.e dans sa propre communauté, d’autant plus lorsque l’on sait que les personnes asexuelles et aromantiques ont été historiquement présentes dans les luttes LGBTQI+, même si elles ne s’identifiaient pas encore sous ce terme. Les personnes queer ont été insulté pour ne pas correspondre aux normes de genre mais aussi pour ne pas avoir de relations hétérosexuelles, ce qui inclut les personnes ace et aro. Celles-ci n’étant pas attirées sexuellement par le sexe opposé, elles étaient par ailleurs souvent prises pour des personnes homosexuelles et pouvaient ainsi souffrir de l’homophobie et de l’hétéronormativité de la société. Comme les lesbiennes, les femmes asexuelles pouvaient être menacées de viols correctifs pour les « rendre hétérosexuelles ». Finalement, toutes les personnes dont la vie n’est pas hétéro-centrée souffrent de l’hétérosexisme de la société. 

Il ne faut pas oublier non plus que la plupart des personnes asexuelles ne sont pas hétéroromantiques. Beaucoup sont transgenres et/ou attirés romantiquement par le même sexe et font donc naturellement partie des groupes LGBTQI+. Des études montrent ainsi que seul un tiers des personnes asexuelles s’identifient comme hétéroromantiques, et qu’elles sont plus souvent transgenres ou non-hétéros que le reste de la population17. Le fait d’être hétéro ou d’avoir des relations romantiques hétéros ne sont pas des critères rédhibitoires pour faire partie de la communauté, beaucoup de personnes transgenres étant hétérosexuelles et beaucoup de personnes bisexuelles s’engageant majoritairement dans des relations hétérosexuelles.

Hypersexualisation de la société et hypersexualisation de la communauté LGBTQI+

Il est difficile en tant qu’asexuel.le de vivre dans une société aussi sexualisée que la nôtre. Le sexe est partout : films, publicités, internet, mode, industrie pharmaceutique, pornographie, magazines (recommandant d’avoir des relations sexuelles 2 ou 3 fois par semaine pour être épanoui.e.s)… La profusion d’images sexuelles et de dévoilement des corps s’accompagne d’une utilisation omniprésente des images sexuelles pour vendre. Le potentiel sexuel est marchandisé, notamment avec la promotion de médicaments visant à améliorer les performances sexuelles ou à pallier les « pathologies de l’insuffisance sexuelle ». La société met la sexualité au centre de tout, et elle est considérée comme une part importante de l’identité des individus. La frigidité, l’impuissance tout comme l’absence de désir sexuel sont considérés comme honteux, et la pression pour être toujours performant.e.s et sur-actif.ve.s sexuellement est telle qu’on en vient même à parler de « misère sexuelle ».

Le sexe étant un sujet plus que récurrent entre ami.e.s, les personnes asexuelles ressentent souvent une pression qui les pousse à mentir, à s’inventer une vie sexuelle de peur d’être rejetées. Pendant l’adolescence, les personnes asexuelles vivent souvent difficilement la montée d’intérêt de leurs ami.e.s pour le sexe, se sentant exclu.e.s et anormaux. En outre, la perte de la virginité est sacralisée comme une étape essentielle pour devenir un.e adulte, alimentant l’idée infantilisante que les asexuel.le.s seraient des enfants refusant de grandir ou ayant peur du sexe. Même à l’école, dans les cours d’éducation sexuelle, la sexualité est considérée comme une étape obligatoire, et la notion de consentement n’est presque jamais abordée. On y discute de reproduction humaine mais jamais ou très peu de diversité sexuelle. À la présomption d’hétérosexualité s’ajoute ainsi celle que tout le monde aura et voudra des rapports sexuels. 

L’hypersexualisation de la société met la pression quant à la fréquence et à la qualité des rapports sexuels, ce qui est par ailleurs nuisible également pour les personnes allosexuelles. Elle donne l’impression que le bonheur d’un couple mais aussi des individus se mesure en fréquence sexuelle, et ainsi que les personnes asexuelles seraient malheureuses ou névrosées. Pour Zoé de Ory, l’asexualité permet ainsi « d’interroger le modèle social voulant que l’individu s’épanouisse par la sexualité »18.

Le désir sexuel étant considéré comme une norme et même une nécessité, les personnes asexuelles peuvent se sentir étranges, avoir honte ou encore culpabiliser d’être telles qu’elles sont. L’hypersexualisation de la société invisibilise toute possibilité de ne pas ressentir de désir sexuel. Le sexe est ainsi considéré comme un besoin naturel universel. Il fait par exemple partie des besoins physiologiques essentiels dans la pyramide des besoins de Maslow, au même titre que manger, boire, dormir ou respirer.

Des personnes asexuelles ont développé l’idée de « sexualité obligatoire » (compulsory sexuality), qui s’inspire de la notion d’« hétérosexualité obligatoire » (compulsory heterosexuality) théorisé en 1980 par Adrienne Rich dans son essai Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence. Elle désigne, pour simplifier, la présomption que pour les femmes l’hétérosexualité est la seule option possible et la seule orientation sexuelle naturelle et viable. La notion de sexualité obligatoire désigne, sur la même idée, la présomption que tout être humain est sexuel, et donc que ne pas vouloir de relations sexuelles est contre-nature et étrange et que les personnes n’étant pas intéressées par le sexe manquent une expérience essentielle. 

S’il est difficile de s’intégrer à la société en étant dépourvu.e de désir sexuel, il l’est également de s’intégrer à une communauté aussi sexualisée que la communauté LGBTQI+, dans laquelle il est parfois considéré comme impossible d’être à la fois queer et non interessé.e par le sexe. La pression est par exemple très forte sur les hommes gays pour être sexuels. Les hommes asexuels et homoromantiques se sentent ainsi souvent doublement rejetés, car il est considéré comme honteux dans leur communauté de ne pas avoir de relations sexuelles. Cela peut même mener des hommes gays ace à douter de leur identité, puisqu’ils ne se reconnaissent pas dans l’expérience et la représentation souvent très sexualisée des hommes gays. Le mouvement LGBTQI+ est pro-sexe en ce qu’il promeut le respect des différentes identités et orientations sexuelles et milite pour une sexualité épanouie et libérée de la honte et des injonctions sociétales. Il faut rappeler que n’est pas parce que les personnes asexuelles n’ont pas de désir sexuel qu’elles sont contre le sexe. Comme nous l’avons vu, la majorité d’entre elles n’éprouvent pas de dégoût pour le sexe. Les personnes asexuelles revendiquent donc la liberté sexuelle de chacun.e., incluant celle de ne pas être sexuel.le. Cependant, le féminisme pro-sexe devient parfois tellement pro-sexe qu’il tombe dans la stigmatisation des personnes qui refusent d’avoir des relations sexuelles, catégorisées comme « frigides » ou « coincées ». C’est une très bonne chose de défendre la sexualité et le plaisir mais il est nécessaire de faire attention à ne pas tomber dans l’injonction sexuelle. Certaines féministes asexuelles se sont ainsi vu critiquer pour leur non-sexualité, soi-disant preuve qu’elles ne se seraient pas libérées sexuellement et donc ne seraient pas de « bonnes » féministes. Les discours féministes pro-sexe doivent prendre en compte l’asexualité, et notamment l’expérience des femmes asexuelles.

Genre et asexualité

Le genre est un facteur impactant les injonctions sexuelles reçues et ainsi l’expérience de l’asexualité. Plusieurs études soulignent que le nombre de femmes s’identifiant comme asexuelles est plus élevé que celui des hommes et des personnes non binaires. Selon une étude de 2016 par exemple19, les femmes représenteraient 63% des personnes de la communauté asexuelle. Les femmes seraient également plus nombreuses à se forcer à avoir des rapports sexuels, 42,3% des femmes interrogées se forçant parfois pour faire plaisir à leur partenaire, contre 22,2% des hommes20

Pourquoi cette disparité des chiffres ? Peut-être car l’asexualité questionne l’idée traditionnelle de ce que devrait être un homme. La masculinité des hommes est remise en cause s’ils n’ont pas de sexe. Les hommes subissent une forte pression pour coucher avec le plus de femmes possible, ce qui leur permet d’être populaire, d’être « cool », d’être respecté. L’idéal de masculinité exige donc l’(hétéro)sexualité, et les hommes gays, asexuels ou n’ayant jamais eu de relations sexuelles subissent une exclusion sociale. À noter qu’il ne faut pas confondre les hommes asexuels et les incels ou célibataires involontaires, ce groupe d’hommes hétérosexuels misogynes qui sont en colère contre les femmes et pensent que le sexe leur est dû. Les hommes asexuels sont des célibataires volontaires et n’en ressentent aucune frustration.

Si la valeur et la virilité des hommes sont évaluées selon leurs performances sexuelles, celles des femmes au contraire l’est selon leur conformité au rôle d’objet sexuel. Les femmes subissent également davantage la norme de la sexualité reproductrice et sont stigmatisées si elles ne s’y plient pas. Il est sûrement plus facile pour les femmes de s’identifier comme asexuelles, étant perçues comme moins enclines à aimer le sexe21. De plus, pour beaucoup de femmes, « se reconnaître en tant qu’asexuelles leur permet de se libérer des affres de la séduction dans une société qui accorde beaucoup d’importance à la sexualité »22. Lorsqu’une femme asexuelle révèle son asexualité, les réactions communes sont souvent de lui dire qu’elle est une lesbienne refoulée, qu’elle devrait aller voir un psy ou qu’elle a été abusée par un homme. Elles sont également souvent qualifiées de coincées ou de frigides. 

Il existe de forts liens entre les revendications des personnes asexuelles et celles du reste de la communauté LGBTQI+, mais aussi avec celles des mouvements féministes, notamment sur la question du consentement, qui doit être respecté pour que le « non » des asexuel.le.s ne soit pas questionné ni ne doive être justifié. Par ailleurs, certaines féministes allosexuelles se désintéressent de la sexualité hétérosexuelle car elles y voient un lieu d’assujettissement des femmes et un outil de domination patriarcale. Comme nous l’avons vu, dans les années 1920 et 1930, les hommes n’ayant pas de relations sexuelles étaient ciblés par les insultes visant les personnes queer, car le refus du sexe brisait les normes de genre, et leur refus d’avoir des relations sexuelles avec les femmes les assimilaient aux hommes gays. Une convergence entre les luttes féministes, asexuelles, gays et lesbiennes est donc plus que nécessaire. 

Même entre hommes et femmes allosexuel.le.s, le manque de sexe n’est pas vécu de la même manière. Selon Gérard Mermet23, 50% des hommes, contre 34% des femmes, considèrent difficilement supportable le fait de ne pas avoir de relations sexuelles pendant plusieurs mois. De plus, 26% des femmes et 18% des hommes pourraient se passer complètement de sexualité sans difficulté. Ces chiffres ne visent bien évidemment pas à démontrer l’existence de besoins sexuels naturellement plus forts chez les hommes que chez les femmes. Au contraire, ils montrent comment une socialisation et des attentes différenciées selon le genre créent des comportements sexuels distincts entre hommes et femmes. Mermet souligne également que beaucoup de femmes acceptent d’avoir des rapports sexuels sans en avoir envie, par exemple pour calmer un conjoint violent.

Conclusion : la très faible représentation culturelle de l’asexualité

Alors que l’homosexualité, la bisexualité, la transidentité et d’autres orientations sexuelles ou identités de genre sont de plus en plus représentées à l’écran, la représentation culturelle de l’asexualité reste très faible, avec seulement une poignée de personnages asexuels. Le tout premier personnage asexuel remontrait à 2003 dans Le Late Show, sur la chaîne CBS. Ce personnage très stéréotypé, Sebastian, fut mis en scène dans une pastille humoristique intitulée « Sebastian: The Asexual Icon ». On peut citer également le personnage de Gérald Tippett en 2007 dans un soap opéra néo-zélandais du nom de ShortLand, ou encore le personnage de Poppy dans la série américaine Juge en 201024. Ces programmes étaient cependant très peu vus ou connus.

Dans les personnages ace plus récents et connus, on retrouve Varys de Game of Thrones, un eunuque castré, ou encore Brad dans Faking It. Un tournant eut lieu avec Bojack Horseman et le personnage de Todd Chavez : l’asexualité était enfin représentée de manière réaliste, sans moqueries ni que le personnage ne constitue une blague. Todd fait tout d’abord son coming out dans la saison 4 en ces termes : « Je ne suis pas gay. Enfin, je ne crois pas, mais je ne crois pas être hétéro non plus. Je ne sais pas ce que je suis. Je crois que je ne suis peut-être rien ». On le suit dans les épisodes suivants dans ses questionnements, et on le voit assumer son asexualité, être en couple et s’épanouir. Beaucoup de personnes asexuelles le considèrent comme la première véritable représentation de l’asexualité à l’écran, d’autant qu’il s’agit d’un des personnages principaux de la série. Avant Tedd, les rares représentations de personnages asexuels étaient présentées comme malades ou anormales, comme Sheldon dans The Big Bang Theory. Celui-ci étant également autiste, il représente de manière stéréotypée et soi-disant comique les deux communautés à la fois.

L’équipe de Bojack Horseman s’est renseigné sur l’asexualité et a demandé des conseils à Sharis B. Ellis, la co-présidente du groupe Ace Los Angeles, afin de réaliser un personnage asexuel non stéréotypé et réaliste. Même chose pour la réalisation de la série pour adolescent.e.s Shadowhunters, qui a également eu recours à Ace Los Angeles pour les aider à écrire le coming out du vampire Raphaël Santiago25. Selon Shari B. Ellis, les scénaristes ne représentent pas l’asexualité car ils et elles manquent de connaissances sur le sujet, mais aussi car le sexe fait vendre. De plus. pour écrire un bon personnage ace, il est nécessaire de demander l’avis aux concerné.e.s, ce que beaucoup de scénaristes ne prennent pas la peine de faire.

Plus récemment, il y eut le personnage secondaire de Florence dans la saison deux de Sex Education, une adolescente qui déclare ne jamais éprouver d’attirance sexuelle et ainsi croire être « cassée ». Elle affirme ainsi : « C’est comme si j’étais entouré d’un immense festin avec tout ce que je pourrais vouloir manger, mais que je n’avais pas faim »26, ce à quoi le personnage de Jean Milburne, sexologue, lui rétorque qu’il pourrait s’agir d’asexualité27.

En France, la représentation des personnages LGBTQI+ est très en retard par rapport aux œuvres américaines ou britanniques. Le premier baiser homosexuel à l’écran ne fut par exemple qu’en 2005 dans Plus belle la vie, c’est-à-dire 14 ans après les États-Unis et leur baiser entre deux femmes dans La Loi de Los Angeles en 1991. De la même façon, il fallut attendre 2018 pour qu’un acteur ouvertement transgenre, Jonas Ben Ahmed, apparaisse dans une série française, Plus belle la vie également. Cette série est également la première à avoir parlé d’asexualité, avec le personnage de Léa en 2012 puis de Rémy et d’Antoine respectivement en 2015 et 2018. Même si cette représentation était loin d’être parfaite, puisque le personnage utilisait cette prétendue asexualité comme une excuse pour quitter son copain et ainsi cacher son attirance pour les femmes, le fait de prononcer le mot asexualité aura permis un pic de recherche du terme sur Google le soir de la diffusion de l’épisode, avec 21 000 vues comptabilisées sur la page Wikipédia consacré à l’asexualité

La sous-représentation sociale, médiatique et culturelle de l’asexualité est nocive, car la représentation ne fait pas que refléter la réalité : elle peut la changer. Beaucoup de personnes ace affirment que s’il y avait eu plus de représentation, elles auraient réalisé bien plus tôt leur asexualité. La sous-représentation ou la mauvaise représentation a ainsi pour conséquence un nombre important de personnes étant asexuelles sans le savoir. La représentation est importante en ce qu’elle permet de visibiliser l’asexualité, de montrer que cela est possible. Elle participe à l’acceptabilité sociale de l’asexualité et permet aux personnes qui se questionnent de mettre un mot sur leurs ressentis. Énormément de personnes se sont découvertes asexuelles grâce à Bojack Horseman, mais beaucoup d’autres n’entendent jamais parler de l’asexualité tant elle est invisibilisée, et ainsi ne se découvrent asexuelles qu’à 30 ou 40 ans. Elles passent tout ce temps à se sentir étrange, et souvent à se forcer à avoir des relations sexuelles pour rentrer dans la norme.

L’écrasante majorité des personnes asexuelles découvrent leur orientation sexuelle, arrivent à poser un mot dessus, en effectuant des recherches sur internet, en parcourant des forums, en lisant des articles ou par l’intermédiaire des réseaux sociaux28. Dans L’asexuality Community Survey de 201629, un tiers des répondant.e.s déclarent avoir découvert l’existence de l’asexualité sur Tumblr. Internet joue donc un rôle majeur dans la visibilité de l’asexualité, mais nous avons également besoin de représentations médiatiques et culturelles pour pouvoir faire de l’asexualité un sujet mainstream, connu du grand public. 

Les personnes asexuelles grandissent souvent en se sentant seules et en pensant qu’elles sont les seules à ressentir ce qu’elles ressentent. Elles peuvent ressentir une grande honte, un grand décalage entre leurs désirs et les attentes d’une société hypersexualisée. Découvrir l’existence de l’asexualité, de la communauté asexuelle et ainsi mettre un mot sur sa différence est donc presque toujours un immense soulagement, voire une révélation, qui permet de mettre fin au sentiment d’anormalité. Cela permet de se sentir moins seul.e, de se rendre compte que d’autres personnes vivent la même chose que nous, que notre orientation sexuelle est valide. Lorsqu’on sait que les personnes ace qui ne se sont pas encore découvertes comme telles pensent souvent être malades, ou que quelque chose ne va pas avec elles, on comprend l’importance de l’identification au terme asexuel.le et la nécessité de la représentation.

Il est toujours considéré comme honteux de parler d’asexualité. Il y a un fort stigmate autour de la question de l’absence de désir, et se déclarer asexuel est un coming out difficile à faire, notamment car il faut presque toujours expliquer de quoi il s’agit. Beaucoup de personnes homoromantiques et asexuelles n’ont d’ailleurs aucun mal à déclarer qu’elles aiment le même genre mais ne se sentent pas à l’aise pour afficher leur absence de désir sexuel. Ainsi, il est crucial de parler davantage d’asexualité et de lui accorder plus de représentation, mais également d’inclure de la diversité dans cette représentation, afin que tout le monde puisse s’y identifier. Il n’y a par exemple toujours pas eu à ce jour de personnage asexuel noir, trans ou asiatique.

 

RÉFÉRENCES

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Pour citer l’article :

COTTAIS, C. (2021). L’asexualité : une orientation sexuelle toujours méconnue et pathologisée. Generation for Rights Over the World. growthinktank.org. [online] Dec. 2021.

Remerciements

Nous remercions Jeanne Delhay, Jeanne Pavard et Shérine Maameri pour leur relecture.

References
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2 On parlerait aujourd’hui d’asexuel.le.s aromantiques.
3 https://www.asexuality.org/
4 https://www.asexualite.org/
5 GLAAD. (2017). Accelerating Acceptance 2017: A Harris Poll survey of Americans’ acceptance of LGBTQ people [online] Available at: https://www.glaad.org/files/aa/2017_GLAAD_Accelerating_Acceptance.pdf [Accessed 14 Sept. 2021].
6, 16, 18, 20, 28 DE ORY, Z. (2019). Revendiquer l’asexualité : une résistance aux injonctions sexuelles ?. Mouvements, 99, p. 136-144. [online]. Available at: https://doi-org.proxy.bib.uottawa.ca/10.3917/mouv.099.0136 [Accessed 09 Sept. 2021].
7 CHICHE, S. (2011). Peut-on avoir envie de ne pas faire l’amour ? Scienceshumaines.com. [online]. Available at: https://www.scienceshumaines.com/peut-on-avoir-envie-de-ne-pas-faire-l-amour_fr_27878.html [Acessed 10 Sept. 2021].
8, 22 Ibid.
9 CHEN, A. (2020). Ace: What Asexuality Reveals About Desire, Society, and the Meaning of Sex, Beacon Press. Page 92 : « It is possible to be distressed by something – plenty or aces are distressed about being ace – without the cause of that distress being a problem or an illness in itself » (traduction libre).
10 Ibid. Page 6 : « Disabled aces can have trouble fitting into either community, wondering where their disability ends and their asexuality begins, and whether finding that border should matter » (traduction libre
11 BOUCHARD, C. (2018). L’asexualité, une orientation sexuelle méconnue. Radio-Canada. [online] 28 Sept. Available at: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1124807/asexualite-dernier-tabou-orientation-sexuelle [Accessed 09 Sept. 2021]
12 HIRIGOYEN, M-F. (2007). 11. La vie sans sexe. Dans: Les nouvelles solitudes, pp. 172-184, Paris: La Découverte. Available at: https://www-cairn-info.proxy.bib.uottawa.ca/les-nouvelles-solitudes–9782707153289-page-172.htm [Accessed 10 Sept. 2021]
13 CHICHE, S. (2011). Peut-on avoir envie de ne pas faire l’amour ? Scienceshumaines.com. [online]. Available at: https://www.scienceshumaines.com/peut-on-avoir-envie-de-ne-pas-faire-l-amour_fr_27878.html [Acessed 10 Sept. 2021]
14 Les TERFs (trans exclusionary radical feminists) sont des féministes « radicales » qui excluent les personnes transgenres des mouvements féministes.
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25 MAYARD, A. (2019). Il serait grand temps de changer de regard sur l’asexualité. Slate. [online] 21 Aug. Available at: http://www.slate.fr/story/180897/asexualite-desir-orientation-sexe-aven-ace [Accessed 10 Sept. 2021].
26 Netflix, Sex Education, saison 2, episode 4, « It’s like I’m surrounded by a huge feast with everything I could want to eat, but I’m not hungry. » (traduction libre).
29 BAUER, C., MILLET, T. & al. (2018). The 2016 Asexual Community Survey Summary Report. [online] 15 Nov. Available at: http://asexualcensus.files.wordpress.com/2018/11/2016_ace_community_survey_report.pdf [Accessed 18 Sept. 2021]

4 Comments

  1. Merci pour cet article

  2. c’est si rare de trouver un article complet et positif sur cette orientation . Merci .

  3. A fascinating article, and I will come back to it…often.

    I would quibble with several of these additions…pan-sexual for example, is just—to me, the same as a bisexual person. For years I secretly had relations with women because I didn’t want to be jeered at by my gay (and Lesbian) friends: I was a closeted bi-sexual man, It was est to assume my gayness, but I had been criticized by both gay men and lesbian women, at the time, who saw Bisexuality as a non-starter. I think much of that bias remains, today. As such, I was not limited by age, gender, frequency, I just think pansexuals have resisted to be a part of the .bi-sexual community—attracted to male or female: cis, trans, or LGBTQ. Etc.

    Then as far as the Asexual term and the people who embrace that identity. First. There can be no denying that some people are asexual, But I think the inability to express or feel sexual attraction and desire (physical and emotional, intellectual, etc., is first sad.

    I don’t see asexuality as a “choice” and as such I think it is a biological/neurological, etc., shortcoming. Does that seem mean? I don’t mean to be. I mean just as many who are psychopathic have no choice in the matter. (Not comparing A’s to Psychpath’s, I’m just using a similar bio/neuro illness, with an end-result.) Also, I cannot help but think that asexuality is either genetic , biological, neurological, etc.: it means that some aspects of an individuals life is not functioning properly. As such I don’t see it as a mental illness, but there has to be some pathology there, of some kind, and I think it must be bio, neuro, or genetic.
    Also, amongst friends and collègues and (20 years in mental health circles) I have encountered asexual men and women, the greater majority of whom have mental health illnesses. My brother, for example, who had no relationships, expressed no desire for men or women (that I know of) but his early schizophrenia and mental health issues may have certainly played a part in that. It also seemed to me that he might have been gay, and if he had been born in a functional family setting, he might have embraced that orientation. And finally, can denial of sex with other partners be an orientation? I don’t think so, and I’m also a little scared to think that some do view this as an orientation.Time will tell.
    Finally, Androgyny: can I even spell it?
    Androgyny seems to me to be the way someone—anyone looks, or “presents”. A person (male/female/Intersexed, straight, LGBTQW (the W is for whatever) who has both masculine and feminine attributes—either real (genetic.biological) or surgical/makeup, etc.
    But that in itself is not an orientation, and as such why the inclusion? I mean don’t all androgynous entities already belong to the LGBTQ+ communities? I mean I can’t see an androgynous, cis man wanting to be a part of the lgbtq+ bandwagon—or the androgynous cis female, either, wanting to join up.

    These are just my ideas. Sexual orientations are by definition defined as people have sexual identities and by that definition asexual people don’t claim to have those desires. If I was an active LGBTQ+ male I wouldn’t be looking to hook up—sexually or romantically—with an asexual person. Of course I could be a friend to that person— cause that is what they want but I have noticed that some of those asexual people that I know don’t seem remotely desirous of such a rapport. And they often don’t seem capable of having normal friendships…

    Without traumatizing asexual people, we do have to admit that much of the research does show asexuals have mental health issues. And zi would venture to bet that the mental health issues came first, but again, this needs to be more readily examined by the sciences.

    As far Two Spirit inclusion I’m fine with that but I have to say that Two Spirit First Nation have always been welcome—and many have—come out and stood with the LGBTQ+ communities. Everyone has or doesn’t have a spiritual designation and is there really a need to start separating each other out, now, on the basis of those religious/spiritual differences/identities? No. I don’t think so.
    And finally, for some in the asexual community, I.e. in this article, bashing the foundation of the LGBTQ movement by lashing out at the so-called “over-sexualisation” of that community won’t win you any friends.
    From the beginning gay men and women were lambasted, beaten and killed specifically because of our sexualities; because we chose to express our sexuality and our lives, because we demanded that we be treated with equality, irregardless of our sexual appetites and desires. Today, there are still those who criticize the manner in which the LGBTQ+ community expresses itself during Pride marches. Of course those individuals never complain about the lack of clothing or attire of men and women who participate in Caribbean-based Mard-Gras celebrations—and there is just as much skin shown in those celebrations as there is during the Pride marches. Just saying. You can’t want to be embraced by members of the LGBTQ+ community and then trash the way members of those communities chose to physically present.

    Maybe in this day and age everybody wants to be “seen”. And that is fine but if next year American men who wear tattooed eyebrows suddenly insist they be welcomed into the LGBTQ+ as “™’s” (Tatooed Men) would we be reluctant to include them? Yes, LGBTQ+ men/women/and everything in-between need to know that they are welcome, but it doesn’t mean that we can or should reward every single new entity by providing them with a letter that helps define their participation in our community.

    I’m hoping more people will talk about this openly and thank you for letting me share my viewpoint.

    1. I forgot to add: re asexuality. Is it a choice? I think not. because an individual who choses not to have sexual relations with others has to have a reason for doing that: if they are celibate because or religious or spiritual practices, then they would call themselves “celibate”. It if they have no feelings/desires for same sex/any sex then how can that be their choice? I think there is a reason to abstain from sex for spiritual reasons but not to have sexual desires is totally different.

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